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Focus : Les femmes dans le chaâbi

Mandole au féminin

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le 03.06.17 | 12h00 Réagissez

Souvent considéré comme un genre musical purement masculin, pour ne pas dire macho, le chaâbi se féminise. Durant la dernière décennie de plus en plus de chanteuses interprètent des chansons ou enregistrent des albums sous le label chaâbi. Une première ? Une mode passagère ? Pas si sûr…

«Ce n’est pas du chaâbi !» ; «Chanter du hawzi d’accord, mais une femme dans le chaâbi, c’est impossible !»… Tel est le genre de remarques que nous entendions souvent parmi le public du Festival national du chaâbi de la part de récalcitrants à la participation féminine. Cette résistance n’était pas tant le fait d’une misogynie que d’un «purisme» intransigeant. Une approche de cette musique que l’on pourrait résumer en quelques axiomes irréfutables : Le chaâbi c’est El Anka. El Anka est un homme. Donc cette musique doit être chantée par un homme…

Ce serait oublier trop vite qu’El Anka lui-même a été d’abord rejeté par les puristes de l’andalou qui lui accolaient l’entête de herras ou destructeur (l’accusant de «casser» les mélodies de ce patrimoine ancestral). A quoi il répondait ironiquement que «les ayants-droit de Zyriab n’avaient qu’à se manifester» pour lui intenter un procès. De même, nos chanteuses qui pratiquent le chaâbi à leur manière font peu de cas des réactions des gardiens autoproclamés de la tradition.

«Dans ma vie artistique, je me suis longtemps recherchée,  j’ai essayé plusieurs styles mais quand j’ai décidé d’enregistrer mon album, le chaâbi s’est imposé à moi. Certainement parce que j’ai baigné dedans très jeune et que c’est la musique qui résonne le plus en moi. Le chaâbi coule dans mes veines», raconte Malya Saâdi.

Si cette musique est si familière à la sémillante chanteuse, c’est aussi parce qu’elle est la fille de Hsisen Saâdi, chanteur de chaabi connu et reconnu. Malya a donc sauté le pas et enregistré (avec la bénédiction de son père) tout un album de chaâbi, sorti en 2013. Intitulé Ya bhar son premier opus regroupait des tubes du genre, à l’image de Sobhan Allah ya ltif (écrit par Mustapha Toumi pour El Anka) mais aussi des titres chantés par Hsisen (à l’image de Ya Bhar) ou encore des compositions inédites.

En plus d’interpréter du chaâbi, la chanteuse propose des arrangements qui lorgnent du côté de la world music. Tant qu’à bousculer les usages, autant aller jusqu’au bout. On entendra ainsi des mélodies purement chaâbi sur une rythmique de batterie et de basses en lieu et place de la derbouka. Et pourquoi pas ? «Oser chanter le chaâbi c’est prendre des risques et personnellement, je n’ai pas peur de ne pas plaire à tout le monde», lance la chanteuse algérienne installée en France. Depuis la sortie de l’album, Malya a donné de nombreux concerts à Paris mais aussi à Alger et en Europe.

Au-delà du «cas» Malya Saâdi, c’est un large mouvement de prise en charge du chaâbi par la gent féminine qui se dessine. D’ailleurs, la carrière de Malya a été boostée par un projet collectif précisément intitulé «Le chaâbi au féminin». Sur une idée de Mouloud Achour, l’animateur de Radio Beur FM, six chanteuses issues pour la plupart de la musique arabo-andalouse y étaient réunies pour un concert de près de deux heures de pur chaâbi. On pouvait y écouter les voix de Meriem Beldi, Amina Karadja, Nacera Ouali Mesbah, Hind Abdelali ainsi que la tunisienne Syrine Benmoussa. Symboliquement organisé le 8 mars 2013, le concert organisé à la salle Ibn Khaldoun d’Alger a reçu un très bel accueil du public et des médias.

Dans une interview accordée au quotidien Liberté, l’organisateur affirmait : «Je veux que cette musique soit mise en valeur, pour qu’elle puisse prendre toute sa dimension universelle, pour être écoutée partout et par tout le monde. Je veux amener le chaâbi sur les grandes scènes des festivals, pour préserver cette musique. Les voix de femmes peuvent emmener le chaâbi loin…». Vaste programme. Le chaâbi au féminin est loin d’être une expérience isolée.

On pensera aux productions de Nassima Chaabane qui sortent souvent des sentiers de l’andalou pour explorer d’autres genres citadins dont le chaâbi. Cette chanteuse à la voix puissante s’est d’ailleurs distinguée en adoptant la mandole, instrument typiquement chaâbi commandé par El Anka au luthier italien Jean Belido. Plus récemment encore, de jeunes chanteuses prennent ce chemin de l’ouverture musicale à l’image de Hasna Hini, mêlant chaâbi et flamenco, ou à Lamia Ait Amara dont le premier opus, sorti en 2017, revisite différentes musiques citadines du Maghreb avec une orchestration moderne...

Ce sont là quelques exemples, loin d’être exhaustifs, pour dire que le chaâbi se conjugue aujourd’hui au féminin pluriel, avec souvent une certaine audace dans l’arrangement et l’interprétation. N’étant pas dans l’imitation d’un cheikh, comme souvent leurs homologues masculins, nos chanteuses n’ont d’autre choix que de trouver leurs propres voix, et leurs voies.
Traditionnellement, le public et le cadre de l’interprétation de la musique chaâbi sont masculins : «Parmi les caractéristiques du Ali (Ndlr. soirée musicale chaâbi) que nous avons relevées, outre son cadre et occasion familiaux, il y a une autre caractéristique importante qui est la masculinité de la musique chaâbi.

Les membres de l’orchestre sont des hommes, de même que les convives et les spectateurs directs du Ali. Le Ali est d’ailleurs nommé fête des hommes en opposition à la fête des femmes», relevait Fatiha Kara Chentir au terme d’une recherche sociologique auprès du public du chaâbi (Chaâbi : discours, rituels et pratiques, Apic, 2007). Au cours de la qaâda, on apprécie les youyous lancés par les femmes aux moments propices, mais pas leur présence.

C’est dire l’étonnement des plus conservateurs en 2006, quand la première édition du Festival national de chaâbi d’Alger instituait un prix d’interprétation féminine. Et les chanteuses ne se sont pas fait prier pour occuper la scène. «Cette première édition se clôturait d’ailleurs un 6 octobre : l’anniversaire de Fadhela Dziriya !» nous rappelle Abdelkader Bendaamache, commissaire des six premières éditions, dont la mémoire des dates n’a d’égale que la passion de la musique algérienne et du chaâbi en particulier.

D’édition en édition, la présence féminine ne se démentira pas à ce rendez-vous national. A noter également la décentralisation du genre avec des candidats et des candidates venues de Ténès, Mostaganem ou Béjaïa… Démentant au passage un autre cliché qui voudrait que le chaâbi soit uniquement algérois, mais ceci est une autre histoire.

La référence à Fadhela Dziriya n’est pas fortuite et Bendaamache, rencontré au siège du Conseil national des arts et des lettres qu’il préside actuellement, déroule pour nous la longue histoire des femmes dans la musique citadine algérienne. En effet, c’est dans ce continuum qu’il faut envisager le chaâbi et non comme une création ex nihilo. Avant la création, par El Boudali Safir, de l’orchestre de musique populaire (qui sera traduit en chaâbi après l’indépendance) avec à sa tête M’hamed El Anka, les textes et les mélodies étaient chantés par les meddahine. «Ces derniers officiaient dans les zaouias et les mosquées, assure Bendaâmache.

Pas toutes les mosquées. Uniquement les mosquées de rite hanafite, héritées de quatre siècles de présence ottomane. Aujourd’hui, on a du mal à réaliser que de grands chanteurs pratiquaient cet art au sein des mosquées. Par exemple, Mahieddine Bachtarzi a été formé à Djamaa El Kebir auprès de Bougandoura, qui est de rite hanafite. Que ce soit la zaouia ou la mosquée, on est évidemment dans des milieux masculins. Cela éclaire le fait que le chaâbi soit considéré plus tard comme un genre musical réservé aux hommes».

Mais l’histoire est plus nuancée et le répertoire du madih (ancêtre du chaâbi) doit beaucoup aux femmes. L’une des plus importantes est la pionnière Maalema Yamna (1859-1933) qui a l’avantage d’avoir laissé une importante discographie. «Maalema Yamna a pratiquement dominé la fin du XIXe et le début du XXe siècle car elle a rencontré l’industrie du disque, analyse Bendaâmache. Depuis Sfindja en 1901 jusqu’en 1928. Elle a enregistré près de 500 disques !

On peut considérer aujourd’hui que la transmission du patrimoine musical de l’andalou et du madih est due en grande partie à cette dame. Et c’était indubitablement une source d’inspiration pour El Anka. On n’a qu’à écouter les enregistrements pour s’en rendre compte. Bien entendu El Anka a imprimé sa personnalité à cette musique et reste le doyen du chaâbi. Mais on ne parle pas des femmes qu’il y a à côté. Il faut remettre les pendules à l’heure.

El Anka a beaucoup pris des femmes telles que Maalema Yamna, mais aussi d’autres que nous connaissons moins, car elles n’ont pas laissé d’enregistrements, comme Kheira Djabouni, Hlima Fouad El Begri…». Autant de femmes de caractère qui ont bravé les interdits pour inscrire leurs noms dans l’histoire de la musique algérienne. Sortant de la position traditionnelle des m’samâate qui animaient les mariages, les chanteuses s’imposent également sur scène, notamment au sein des troupes de Allalou et de Mahieddine Bachtarzi, deux pionniers du théâtre algérien qui accordaient une large place à la musique. Dans le sillage de Maalma Yamna, d’autres chanteuses sauteront le pas de la scène et de l’enregistrement studio.

On citera par exemple Meriem Fekkaï (1889-1961), Cheikha Tetma (1891-1962) qui a excellé dans le hawzi à Tlemcen ou encore Alice Fitoussi (1916-1978) qui avait la particularité d’être la seule chanteuse d’obédience juive à interpréter les textes du madih, qui est par définition un chant religieux ou mystique musulman, et puis bien évidemment l’incontournable Fadhela Dziriya (1917-1970) qui reste dans la mémoire collective comme la diva de la musique citadine algérienne. Nos chanteuses ont porté en musique à leur façon les textes des grands poètes du melhoun tels que Ben Msayeb, Ben Triki ou Sidi Lakhdar Ben Khelouf.

Et c’est à cette même source poétique que s’abreuve le chaâbi jusqu’à nos jours.
Certes, les voix féminines penchent plutôt vers les airs du hawzi (dérivé de la musique arabo-andalouse à Tlemcen) mais les frontières entre ce genre et le chaâbi ne sont pas du tout étanches. En plus de partager souvent les mêmes textes, les deux genres empruntent une grande partie de leurs modes musicaux à la musique arabo-andalouse. D’ailleurs, bien des chanteurs de chaâbi et non des moindres s’intéresseront au hawzi en quête d’une sensibilité particulière.

«Une certaine évolution de la réalité sociale et culturelle incite les chanteurs chaâbi à se pencher davantage vers une chanson plus moderne, plus courte, et vers plus de hawzi… les fêtes de mariage ou de circoncision se déroulent de plus en plus dans la mixité, et ce phénomène change l’organisation et le déroulement d’une soirée musicale», note le musicologue Rachid Brahim Djelloul en introduction de l’ouvrage Les grands maîtres algériens du chaâbi et du hawzi (El ouns, Paris, 1996). En effet, l’évolution d’un genre musical ne peut se comprendre qu’à la lumière de l’évolution de la société qui le produit et le consomme. De l’indépendance à nos jours, les femmes ont constamment porté le renouveau de la chanson populaire algérienne.

On citera par exemple Seloua ou Nadia Benyoucef qui ont magistralement interprété les chansons de Mahboub Bati, instigateur d’un nouveau souffle du chaâbi à partir des années 1970. Tout cela pour dire que les chanteuses qui s’illustrent aujourd’hui dans ce genre ont de qui tenir. Le chaâbi, comme toute musique ou pratique artistique, évolue avec l’évolution de son public et de ses interprètes. Finalement le chaâbi appartient à celui (ou celle) qui le chante… Et l’enchante. 

Walid Bouchakour
 
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