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Critique littéraire. Parution à Alger du livre d’Anne Roche

Les voies de l’échange

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le 17.06.17 | 12h00 Réagissez

Anne Roche occupe une place de choix au sein de ce qu’on appelle les «Maghrébinistes» (spécialistes du texte maghrébin de langue française), à la fois pour le solide soubassement socio-critique qui soutient sa lecture, pour la diversité et l’étendue de son champ d’investigation et pour le renouvellement constant de sa réflexion théorique.

Le livre qu’elle nous offre aujourd’hui est une traversée de son parcours de chercheure à l’occasion de la livraison d’une portion de son travail sur la littérature algérienne. Il s’organise autour d’une partie centrale, la plus importante, dévolue à la littérature algérienne : de grands auteurs auxquels est adjoint le Tunisien Meddeb (dont l’œuvre concerne l’ensemble du Maghreb, explique l’auteure) et des textes de moindre importance littéraire. Deux autres parties encadrent celle-ci ; la première -très courte et dense- constitue une mise en perspective théorique, la troisième élargit le champ d’investigation aux entours du corpus central, fournissant un éclairage en contre-point de celui, théorique, qui ouvre le livre.

En somme l’ouvrage, intitulé Algérie, textes et regards croisés (Casbah Editions, 2017), rassemble des études disparates, produites à des moments différents, dont la logique de leur réunion tient à la démarche critique de l’auteure qui, au cours de son itinéraire, navigue entre plusieurs centres d’intérêt avec, comme fil directeur, sa constante préoccupation du rapport étroit qui lie expression littéraire (et, plus largement, culturelle) et conditions historiques (socio-politiques, en général) de sa production.

Navigation opérant un perpétuel balancement entre questions théoriques et travaux pratiques sans jamais instaurer de frontière étanche entre les deux. Les différents chapitres et sous-chapitres fonctionnent comme un assemblage de petits miroirs qui se renvoient mutuellement leurs reflets, faisant advenir progressivement une vision kaléidoscopique du monde qu’elle interroge et de ses zones d’ombre.

Ce faisant, Anne Roche nous fait découvrir, en même temps que des pans significatifs de l’univers littéraire algérien, son aventure intellectuelle personnelle mue par un constant humanisme progressiste. Depuis le moment où sa recherche a été impulsée par son engagement pour la paix en Algérie, pendant la guerre d’indépendance, sa trajectoire vers l’Autre n’a cessé d’embrasser de nouveaux territoires, donnant lieu à une profuse production dont la matière de ce livre reste, me semble-t-il, le cœur de sa quête.

Lorsque, après quelques hésitations, je m’étais lancée moi-même, à partir de l’université d’Alger, dans l’aventure de lecture critique de ce corpus littéraire encore vibrant des bruits et des fureurs liés à la guerre d’indépendance, le champ était encore fort peu exploré et le nom d’Anne Roche nous était connu, mes collègues et moi, davantage pour sa réflexion théorique sur les rapports Histoire/ Littérature (titre de son ouvrage écrit avec G. Delfau, Seuil, 1977) que pour son intérêt pour la littérature algérienne. Du reste, en France, d’où nous venait l’essentiel de nos références littéraires et critiques, la littérature algérienne était encore largement inconnue sinon méconnue.

En dehors d’appréhensions sympathiques dues à des revues d’avant-garde, l’émergence de cette nouvelle littérature était globalement perçue, dans le milieu intellectuel, sous l’angle quasi exclusif du combat national. Aussi, son destin était-il envisagé comme probablement éphémère. A Alger, aussi, la critique, tant journalistique qu’universitaire – y compris pour des lecteurs avertis comme l’étaient Jamel Eddine Bencheikh ou Jacqueline Lévy-Valensi – s’y intéressait en priorité pour «le message politique» dont elle était réputée être porteuse.

Ainsi, de part et d’autre de la Méditerranée, les lectures restaient, en général, surdéterminées par le discours politique et les lecteurs peu préoccupés par la littérarité : la dimension littéraire proprement dite. Lectures, certes, légitimes dans le contexte historique que l’on sait mais qui, dès lors, déportaient souvent l’évaluation des œuvres vers la controverse idéologique. Ma découverte de la réflexion d’Anne Roche qui pistait les relations du littéraire et de l’historique en toute conscience de l’irréductible spécificité de chacun des domaines, fut, pour moi qui tournais autour de ces textes algériens (qui me parlaient de moi), une sorte de détonateur m’indiquant la voie à suivre.

Consciente que la dimension politique était consubstantielle de ces textes et agacée par leur réduction à leur discours idéologique, pourtant jamais univoque, je trouvais enfin une porte d’entrée conforme à mon attente. Nous étions alors un tout petit nombre d’Algériens à enseigner à l’université d’Alger, tous novices en matière de recherche, tous soucieux du statut de cette littérature de langue française dont il nous importait d’étudier, par delà les slogans de l’heure, leur fonctionnement interne.

Des enseignants français coopérants de l’université de Constantine, tels, par exemple, François Desplanques ou Charles Bonn (un des futurs maîtres de la critique maghrébine), s’étaient également engagés dans cette aventure, mettant en œuvre sur ces textes qu’ils découvraient, les méthodes d’analyse éprouvées dans leurs recherches antérieures.

D’autre part, à Paris, Jacqueline Arnaud réussissait, au prix d’un rude combat, à introduire dans la citadelle de l’institution universitaire française l’étude du texte maghrébin. Sa magistrale thèse (soutenue à la Sorbonne en 1978) et dont la pierre angulaire, l’œuvre de Kateb, interdisait toute approche réductrice fut un lumineux jalon sur la route de conquête d’un statut littéraire de plein droit pour ce texte. Parallèlement, et à un tout autre niveau d’appréhension, le précieux travail d’archivage et de vulgarisation engrangé, à partir d’Alger, dès les années 60 par Jean Déjeux, contribuait, à sa manière, à donner droit de cité à cette nouvelle littérature née d’une bifurcation généalogique qui la désignait à la méfiance et aux malentendus, voire à une accusation d’illégitimité.

A la même époque, (dans la décennie 70), précisément à l’université d’Aix-en-Provence, deux jeunes et impétueux chercheurs, déjà reconnus sur d’autres terrains – Antoine Raybaud  et Anne Roche – prenaient à bras-le- corps cette nouveauté littéraire, à la fois par goût personnel, par engagement politique et par nécessité pédagogique de diriger des travaux d’étudiants venus d’outre Méditerranée.

Ils apportaient au décryptage des textes, notamment les plus récents, comme l’étaient alors ceux de Nabile Farès, l’enthousiasme universaliste qui les animait tout en mettant à leur service l’effervescence de théories critiques nouvelles à l’élaboration desquelles ils participaient chacun à sa façon. Ce faisant, ils ont largement œuvré à constituer cette littérature en domaine de recherche à part entière, loin de tout paternalisme, de tout folklorisme. En particulier, Anne Roche, qui conduisait alors, je l’ai dit, une réflexion de pointe sur le fonctionnement socio-historique des textes littéraires, trouvait là un objet propice à ses analyses parce qu’ouvertement pétri de ses conditions historiques de production.

Et ce, qu’il s’agisse des textes «classiques» des pères des années 50 (Feraoun, Mammeri, Dib première manière) ou, différemment, des audaces d’un Farès, dont la violente contestation politique s’accompagnait d’un besoin de conceptualisation et s’exprimait dans une recherche intrinsèquement littéraire.

D’où le vif intérêt qu’il suscita chez Anne Roche et les éclairantes analyses qu’elle lui a consacrées (et que l’on retrouve dans ce livre), contrecarrant sa réputation d’hermétisme qui décourageait les lecteurs. Si je m’attarde à évoquer ce contexte, c’est que le livre d’Anne Roche révèle, en filigrane,  son importante contribution à ces prémisses de la critique maghrébine.

C’est aussi parce que le regard rétrospectif qu’elle nous propose met en évidence, en même temps que l’évolution de ses centres d’intérêt, la mobilité de sa pensée théorique. E n témoigne sa mise au point introductive sur les postcolonial studies anglo-saxonnes dont elle interroge les limites de leur pertinence dans le domaine maghrébin et francophone. En témoigne aussi sa démarche d’aller examiner les entours et l’envers du miroir dans sa partie finale.

La construction de l’ouvrage découle de cet itinéraire de l’auteure qui procède par élargissements successifs de son champ d’investigation, explorant chaque fois un versant nouveau du champ littéraire algérien (écritures féminines, écrits de l’émigration, roman de langue arabe), intégrant de proche en proche des discours annexes (comme on le dirait des dépendances d’une maison) constitutifs du champ global dans lequel ils délimitent leur présence et exercent leur action en retour : discours liminaires ethnographiques et orientalistes ; paroles contestataires ou  «nostalgériques» de pieds-noirs aussi bien que de coopérants ; «confessions» de soldats de la guerre d’Algérie...

Autant de textes, écrits ou oraux, dont les visions ricochent sur le corpus majeur constitué par les fortes voix de Dib, Feraoun, Mammeri, Kateb, Farès, Meddeb, Tengour  (auxquelles Anne Roche accorde plus ou moins de place selon ses affinités ou les circonstances). Tout se passe alors comme si les textes des grands ténors prenaient tout leur relief au sein du champ de conflits socioculturels que dessinent les autres formations discursives qui les encadrent. Moyennant quoi ces visions multiples donnent, en fin de compte, sa cohérence à un phénomène littéraire surgi au cœur de leurs conflits et préfigurant leur résultante multiculturelle.

Dès lors le texte algérien – ouvert sur ses entours – est comme revisité à partir de son «extranéité intérieure» selon la belle formule de Valéry ; c’est-à-dire à partir des marges éclairantes de ses secrets intimes. En fait, il est acquis depuis Bakhtine que tout texte s’écrit/se lit en interaction avec d’autres textes et d’autres discours (présents, passés ou futurs) et porte en lui les marques de cette intertextualité généralisée qui fait champ.

Le livre d’Anne Roche montre à l’œuvre, au-delà d’une intertextualité stricto sensu, le système d’appels et d’échos qui s’instaure entre le texte littéraire algérien et les discours environnants. Approche éminemment productive, me semble-t-il, parce que bien appropriée à ce texte, produit d’un imaginaire perturbé par les turbulences de l’Histoire et qui se trouve, de ce fait, au  cœur des mutations culturelles induites par les colonisations puis par la mondialisation.

Le rapport d’Anne Roche à cette littérature est, en tout premier lieu, un rapport de curiosité et de sympathie (qui n’exclut pas l’exigence voire, l’intransigeance mais la présuppose) et sa façon d’y revenir par des angles d’attaque différents donne lieu à un chassé-croisé des circuits du sens mettant en résonance les conflits des sociétés des romans et de la société de référence.

Or, la confrontation d’idées qui, depuis sa naissance, on le sait, habite le roman, se trouve exacerbée par les fortes contradictions historiques et politiques qui spécifient ce roman particulier. Roman hanté par la question identitaire (qui suis-je ?) et les réponses parcellaires que les différents textes suggèrent, que les critiques analysent.

Anne Roche pointe cette question notamment dans les romans de Mammeri, où les voix de l’appel du large équilibrent celles des sirènes du retour au clan, découvrant les douloureuses quêtes existentielles qui structurent les personnages. Pour pénétrer la complexité, voire l’étrangeté, de ces univers, Anne Roche allie fusion passagère avec le texte et exercice de son libre arbitre de lectrice externe au conflit ; en somme la sauvegarde de sa propre différence.

Ce qui ne l’empêche pas de s’interroger d’entrée de jeu sur la légitimité de sa critique parce que celle-ci s’énonce à partir de la périphérie de cette littérature ; périphérie qui est aussi, et paradoxalement, la centralité qui a présidé à sa naissance et qui continue à détenir les instances de sa consécration. Scrupule de l’intellectuelle qu’invalide son aptitude à tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : celui de l’empathie et celui de la distance/lucidité critique.

Pouvoir de sympathie et compétence scientifique offrent alors un solide socle à son attitude qui s’avère, elle aussi, procéder du principe d’«extranéité intérieure» et confère à son travail, en même temps que sa légitimité, sa pertinence. Mais outre la qualité des analyses littéraires, ce livre bénéficie d’un supplément de sens (et, dirais-je, d’un supplément d’âme) que lui apporte le choix d’une maison d’édition algérienne. Ce choix prolonge l’élan altruiste qui avait poussé Anne vers cette littérature et confirme son engagement politique/humaniste qui l’incite à aller au devant du lectorat algérien.

Consciente du caractère inédit de sa démarche, l’universitaire française qui a formé plus d’un futur chercheur maghrébin, qui avait été mise en demeure, quelques décennies auparavant, de justifier son intrusion dans la littérature algérienne (elle qui, précise-t-elle dans son avant-propos, n’était «ni juive, ni arabe, ni berbère») éprouve le besoin, aujourd’hui, d’expliquer son choix éditorial. Ce qu’elle fait en invoquant «une dette envers l’Algérie».

A l’heure où, en France, d’aucuns revendiquent «les bienfaits de la colonisation» et récusent la reconnaissance des crimes coloniaux dans la bouche de leur personnel  politique, à l’heure où en Algérie on s’applique à gommer ou à minimiser dans les livres d’histoire et les discours officiels la participation d’Algériens d’origine européenne au combat libérateur de la nation ; le geste d’Anne Roche prend un sens politique au même titre que son engagement, 60 ans plus tôt, contre la guerre qui meurtrissait alors l’Algérie.

Au demeurant, la dédicace à «la mémoire de Fernand Iveton» indique le fil rouge qui guide sa conscience, elle qui, nous rappelle-t-elle dans son avant-propos, a été initiée (dans tous les sens du terme) à la littérature algérienne par la lecture de La Question d’Henri Alleg. Geste politique, donc, qui, aujourd’hui comme hier, souscrit à la pétition de l’égalité des hommes et des peuples. Geste politique qui fait fi des frontières nationales pour dessiner le campement des fraternités électives, lieu où projeter cet idéal de culture mondiale célébrée par ses auteurs de prédilection : Farès, Meddeb ou Khatibi. Personnellement, je récuse son idée de «dette envers l’Algérie» autant que j’ai toujours rejeté la notion de culpabilité collective.

Mais j’adhère pleinement à son souci de «construire des passerelles entre les cultures» et de les substituer aux rapports de domination prétendument civilisateurs. Au demeurant, les chercheurs qui se sont spécialisés dans la critique de texte algérien et, plus largement maghrébin, constituent déjà une communauté qui, par-delà les appartenances nationales, entretient des liens affectifs et idéologiques qui enrichissent leur dialogue en le libérant des oppositions factices du tien et du mien.

Le choix d’Anne, qui met son ouvrage à la portée des étudiants algériens qui n’y auraient pas eu accès s’il avait fallu l’importer, entre dans cette visée universaliste. Ainsi, par cette simple et audacieuse initiative d’éditer son livre en Algérie, Anne – après avoir apprivoisé la littérature et la société algériennes – a posé un geste ; un petit geste concret, apparemment anodin, mais hautement symbolique qui subsume son engagement politique circonstancié d’hier en une philosophie de la citoyenneté du monde.

De fait, à travers son choix éditorial, Anne choisit de s’adresser directement aux Algériens pour leur exposer son rapport à leur littérature qui se trouve être, à bien des égards, un rejeton de sa littérature, à elle, et apparaît ainsi comme bien commun. Dès lors, cet avatar de la colonisation devient un vecteur de son dépassement.

En tout cas cette littérature – objet de toutes les séductions et de tous les ressentiments – dont Anne montre si bien dans ses articles comment elle télescope les références culturelles, comment elle transforme le code romanesque, comment elle provoque l’ébranlement de la langue française mettant à mal le mythe de l’unicité des langues, notamment à travers cette «bilangue» (Khatibi) qui fusionne dans l’esprit des auteurs les deux matrices linguistiques rivales ; cette littérature apparaît comme un des meilleurs atouts pour transcender les rapports de domination d’hier, les transmuer en relations d’échanges qu’Anne postule dans son avant-propos.

Certes, il faudrait des milliers et des milliers de gestes de bonne volonté comme celui d’Anne pour se rapprocher de cet idéal et les remous géopolitiques de l’heure semblent plutôt nous en éloigner. Pour autant, nous ne pouvons nous soustraire au devoir de multiplier les voies de l’échange. Anne Roche, elle, n’esquive pas cette responsabilité et son livre interpelle tous ceux qui, comme elle, proclament leur désir d’un monde commun et pacifié.

Sa démarche montre à l’évidence que ce monde ne peut résulter, comme le pensait Hannah Arendt, que d’une délibération continue comportant le legs – tous les legs – de l’Histoire. En ce qui nous concerne ici, le legs de l’histoire commune franco-algérienne, bien sûr, et puis celui de l’histoire générale de l’humanité. La sauvegarde de l’existence de communautés particulières dans leur pluralité comme le renforcement des droits universels est au prix de cette délibération pour un monde commun.

Merci à Anne d’en projeter la perspective et d’en indiquer si clairement une voie possible : celle qui relève de la stricte compétence de chacun. Merci à elle de poursuivre tranquillement son chemin lucide et généreux au dédain des peurs qui paralysent certains et sont instrumentalisées par d’autres pour pérenniser les rapports de domination. Merci à elle de nous entraîner dans son sillage.
 

Naget Khadda
 
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