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Le traître bienfaisant

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le 09.06.18 | 12h00 Réagissez


Certaines expressions deviennent aussi implacables qu’une facture d’électricité. A force de se répéter, elles perdent leur saveur, mais parfois aussi leur sens. Ainsi, la fameuse italienne «Traduttore, traditore» remontant au Moyen-âge. Les traducteurs sont des traîtres ! Celui qui l’a formulée voulait lui donner plus d’effet par la concision et la ressemblance des mots. Mais on la traduit généralement par «Traduire, c’est trahir» car l’indispensable et distinguée corporation qui s’adonne à cette activité ne peut être assimilée à une bande de harkis linguistiques. Parmi eux, certains ont joué des rôles éminents dans l’histoire et celle-ci aurait sans doute connu de plus grandes complications sans ces passeurs de savoirs et d’imaginaires. Marcel Bois était de ceux-là.

Dans la nuit de lundi, il s’est éteint à Alger, sa ville d’adoption. Né en 1925 en Savoie, dans une famille de paysans si pauvres que le père se fera ouvrier d’usine, en 1942, après son bac, il entre chez les pères Blancs. Il est ordonné prêtre à Carthage en 1950. Etudes de littérature classique en France, puis Tunis et Beyrouth, où il étudie et pratique la langue arabe qui le fascine.

Lorsqu’il arrive à Alger en juillet 1961, la folie meurtrière de l’OAS ne l’empêche pas d’étudier encore l’arabe à l’université. A l’indépendance, il est professeur vacataire jusqu’à ce que le regretté Mohamed Tahar Laâzib, immense proviseur du lycée El Mokrani, le recrute à plein temps en 1969. Un de ses collègues n’est autre que Abdallah Mazouni, auteur du fameux Culture et enseignement en Algérie et au Maghreb (Maspero, 1969). En 1973, il met entre les mains de Bois le roman de Abdelhamid  Benhadouga, Le vent du Sud. Bois le traduira vers le français et entamera avec cette œuvre-repère de la littérature moderne algérienne, une belle carrière en la matière. Carrière n’est pas le mot, puisque cet homme a plutôt transformé sa passion des lettres et du pays en véritable sacerdoce.

Il traduira les écrivains arabophones les plus en vue : Benhadouga, devenu son grand ami (ils s’inviteront dans leurs villages d’enfance respectifs, Medjana et Saint-Martin-la-Porte), Brahim Saâdi, Tahar Ouettar et Waciny Laredj qui lui rendra un pertinent et émouvant hommage dans nos colonnes (lire page 16). Marcel Bois avait une conscience élevée de son travail et des risques que comporte toute traduction. Ainsi, pour le roman de Ouettar, El Zilzel (le Séisme, 1981), il se rendra à Constantine, parcourant pendant 48 h l’itinéraire du personnage principal pour s’en imprégner.

S’il a trahi quelque chose, c’est bien l’inculture et cette ignoble séparation de la littérature algérienne en fonction de la langue, contribuant à la rendre caduque. Il a construit des passerelles qui ont permis de mettre en valeur une totalité littéraire seulement distinguable par ses contenus, ses styles et le talent. Il aimait l’Algérie et le lui a montré. En algérien dans le texte.
 

Ameziane Ferhani
 
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