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Slimane Benaïssa . Dramaturge et comédien

«Le théâtre doit rester collectif»

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le 09.12.17 | 12h00 Réagissez

«Le théâtre doit rester collectif»


Pour vos cinquante ans de carrière, vous revenez au TNA avec Babor ghraq. Pourquoi cette pièce en particulier ?

C’est un choix du public. Les gens me demandent à chaque fois quand ils pourront revoir Babor ghraq. C’était l’occasion de répondre à cette demande. La pièce date de 35 ans, mais je crois qu’elle synthétise un peu ce que j’ai fait en Algérie. En réalité, cette pièce est hors-temps. A partir d’une époque, elle décrit quelque chose qui va plus loin.

Ecrite à la veille de la crise des années 1980, la pièce ne résonne-t-elle pas  avec la période actuelle ?

La crise est continue. Elle n’a pas été résolue aux plans social et politique, surtout avec la décennie noire qui nous a encore retardés.

Ces dix ans de malheur ont bloqué la société. Par la suite, il y a eu un redémarrage qui ne s’est pas greffé sur ce qui a été déjà fait. Les problèmes sont complexes. Mais on retrouve effectivement les mêmes interrogations aujourd’hui.

Le public se souvient des pièces, mais les textes sont rarement édités. Pourquoi ?

J’en ai parlé au ministère de la Culture déjà du temps de Nadia Labidi. Le ministère doit constituer un répertoire. Il choisit les meilleurs auteurs et répertorie, les pièces qui ont été jouées. A ce jour, mes pièces n’ont pas été publiées ! A partir du répertoire, on peut envisager des adaptations et traductions.

Un cumul d’expériences qui n’a pas eu lieu ?

Nous sommes un pays qui ne capitalise pas ses expériences. On ne capitalise que nos malheurs. On ne capitalise même pas l’expérience de la réfection des trottoirs. Chaque année, ils ont une nouvelle gueule. A chaque changement de ministre, on repart à zéro. Sur le plan théâtral aussi, on ne profite absolument pas des expériences passées. Avant la décennie noire, il y avait Alloula, Kateb Yacine, Medjoubi, moi et d’autres…

Des gens qui ont mené l’expérience théâtrale de 1962 à 1990 à un stade intéressant. Ils ont résolu beaucoup de problèmes d’ordre technique, linguistique, spectaculaire…  Après la décennie noire, où on a perdu beaucoup d’artistes, les jeunes sont repartis à zéro sans la mémoire de cette expérience.

Comment estimez-vous  justement la scène actuelle ?

Ils ne sont ni mieux ni pires que nous. On était partis dans un élan d’expérience. On était en rivalité avec le TNA qui adaptait, alors on s’est dit qu’il nous fallait des créations et on a commencé avec la création collective. On était aussi dans une ambiance politique qui faisait que tout était socialisé. Donc, nous avons socialisé notre travail. Maintenant, avec la mondialisation et l’individualisme, chacun veut dire sa vision, son idée. Je pense que le théâtre doit demeurer collectif.

Le théâtre s’est-il coupé de la société ?

Il y a des problèmes complexes. Nous, on se confrontait à un parti unique, les frontières du pays étaient définies, la politique était faite par nos gouvernants à l’intérieur du pays. Aujourd’hui, avec la mondialisation, les choses se sont inversées. C’est en appréhendant ce qui se passe autour de nous qu’on arrive un peu à comprendre ce qui se passe dans le pays. A l’époque, ce qui se passait chez nous se passait ailleurs.

A partir des années 1990, vous avez poursuivi votre carrière de dramaturge en France. Ecrire dans une autre langue, pour un autre public. Qu’avez-vous tiré de cette expérience ?

Il y a eu des moments douloureux. Etre privé du public avec lequel on était à l’aise et repartir dans la création d’un théâtre et d’une écriture avec des méthodes et des moyens qui n’étaient pas les nôtres.

Faire du théâtre, c’est l’écrire, le mettre en scène, le produire, le diffuser. Il fallait savoir comment tout ça se passait. J’avoue que j’ai eu beaucoup de chance. Je suis peut-être le seul auteur de théâtre arabe qui a été dans le «in» du festival d’Avignon. J’ai assuré en dix ans 1800 représentations. J’étais parti d’Algérie avec  1300 représentations dans les pattes.

Nos dramaturges ont beaucoup travaillé sur l’écriture en dardja. Mais on pose encore le problème de la langue de notre théâtre. En est-ce un vraiment ?

On nous a créé un problème. Franchement, moi j’ai parlé avec ma dardja. Je voulais dire des choses, je les ai dites dans ma langue maternelle. Point ! Tous ceux qui ont tenté de travailler, de remanier la dardja, placent le dialectal comme étranger pour eux. Là, l’artiste évolue mal. Il cherche une langue qu’il ne possède pas totalement pour la mettre au service de ce qu’il sait dans une autre langue. La culture orale donne spontanément des possibilités énormes au théâtre.

La rythmique, l’imaginaire… C’est ça qu’on doit travailler et non modifier la langue. Jamais je n’irai chercher dans le lexique quel mot je vais mettre. Je travaille mon poème, je ne travaille pas la langue du poème. C’est comme ça que ça se dit wa salam ! C’est tout. La tirade finale de Babor ghraq est venue toute seule. Je l’ai écrite en une nuit. Elle a peut-être végété longtemps mais elle est venue avec ses mots et son rythme.

On n’a donc pas à triturer la dardja pour l’adapter au théâtre ?

Dire qu’on va travailler sur la dardja, faire une enquête… âib kbir. C’est une honte. Fait-on une enquête sur la culture de sa mère ? C’est vrai qu’on a été scolarisés en français mais j’ai beaucoup appris en allant au souk de Guelma avec mon père. J’ai grandi dans la paysannerie. Le type qui a grandi en ville, il ne connaît que la langue de son quartier. Je comprends qu’il sente un manque et souhaite le combler. En réalité, ce n’est pas la langue qu’il veut enrichir, c’est lui-même. On part quand même de Ben Guitoun, Ben Keriou, Belkheir… Cette langue existe déjà sobhan Allah !

De formation francophone, votre génération s’est intéressée à la dardja. Aujourd’hui, avec l’arabisation, le rapport à la langue a-t-il changé ?      

Une chose m’a beaucoup étonné. J’ai fait une master class à l’ISMAS. Le thème était de jouer la même scène dans trois langues. Ma pièce Le conseil de discipline a été traduite en arabe classique à la Bibliothèque d’Alexandrie. Je l’avais écrite en français puis traduite en dialectal. En observant les élèves, je me rendais compte que leur «langue maternelle» est l’arabe classique. Ils y étaient plus à l’aise que dans le dialectal.

Avant, c’était le dialectal qui unifiait les différentes régions. Dans mes pièces, j’essayais d’éviter les spécificités régionales pour rester accessible à tous. Aujourd’hui, c’est l’arabe classique qui unifie le pays et l’arabe dialectal est plus régionalisé. Prenez dix élèves de dix régions et ils n’auront pas la même dardja.

Est-ce un problème ?

Ce serait merveilleux si l’arabe classique était parlé dans la vie. A ce moment-là, on pourrait exprimer la vie dans cette langue. Malheureusement, la vie est exprimée dans un dialectal et elle n’est pas enregistré dans le classique. Donc, ils sont théoriquement à l’aise mais théâtralement mal à l’aise.

N’est-ce pas une forme de mondialisation à travers l’arabe standard des médias ?

La mondialisation se fait mais on doit préserver nos différences. C’est vrai qu’on porte tous des jeans, qu’on a un I phone et des Adidas fabriquées en Chine… 

D’accord. Mais il n’y a pas que ça dans la vie. Si on ne s’occupe pas de la culture, dans quelques années on ne saura pas qui on est. Le folklore n’est pas une culture résiduelle, c’est le point de départ de nouvelles choses. Il en va de même pour l’artisanat, souvent figé et standardisé pour satisfaire les touristes. Ce n’est pas une évolution naturelle. L’exemple à suivre ce serait le caftan. Il n’y a pas une princesse dans le monde qui ne le porte pas. Tout simplement parce que la princesse du Maroc elle-même le porte. C’est une tenue traditionnelle qui évolue vers la modernité, la richesse, la mondialisation…
 

L’expérience du théâtre en tamazight est-elle encourageante en ce sens ?

C’est naturel, c’est nécessaire, c’est indiscutable. Enfin, on est arrivé à ces évidences. Mais il ne faut pas en faire une particularité. C’est une évidence, c’est normal. Le théâtre en tamazight, c’est normal, ça ne doit pas rester exceptionnel. Si on reste dans l’exception, on continue à faire de la politique avec tamazight. Banalisons la chose, vivons-la et basta ! Laissons les créateurs faire leur travail et les choses se développer par elles-mêmes. 

Des projets ?

Oui, beaucoup. Mais pour citer un projet qui me tient à cœur, je pense à un one man show que j’ai écrit il y a longtemps. Je n’ose pas le faire encore. Pas dans le genre d’El moudja wellat ; là ça raconte une histoire personnelle, réelle. Il  y a beaucoup de pièces écrites que je n’ai pas réussi à aboutir dans la réalisation. Une pièce qui n’a pas été jouée n’existe pas vraiment.

Repère :

De retour pour ses cinquante ans de carrière, Slimane Benaïssa rejoue actuellement sa pièce d’anthologie Babor ghraq au TNA jusqu’au 17 décembre. L’écrivain, dramaturge et comédien est aujourd’hui unanimement reconnu comme un des grands noms du théâtre algérien. Natif de Guelma en 1943, il baigne dans les cultures et langues arabes, amazighes et françaises.

C’est dans l’arabe dialectal qu’il se réalise à travers la poésie puis le théâtre. Après une longue expérience de création collective et d’adaptation au sein de l’équipe de «Théâtre et culture», il écrit ses pièces à succès, à l’image de Boualem zid el goudam ou encore Youm el djemâa kherdjou leryam, El mahgour, Rak khouya w ana chkoun…

A partir de 1993, il part en France où il mène une brillante expérience d’écriture en français (Fils de l’amertume, Prophètes dans Dieu, L’avenir oublié…). Il est revenu une première fois sur la scène algérienne avec le monologue El moudja wellat en 2012 avant de revenir pour ses 50 ans de carrière et, souhaitons-le, bien d’autres projets à suivre… 

Walid Bouchakour
 
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