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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Le procès de Samkange

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le 03.06.17 | 12h00 Réagissez

Le colonialisme a décrété l’Afrique «tabula rasa» (terre vide) mais la mémoire de l’histoire précoloniale et coloniale est restée vive grâce à la voix des griots et des meddah qui ont joué un rôle crucial pour maintenir une cohésion mémorielle et une forme de résistance. L’engagement des romanciers africains du nord au sud face à l’histoire falsifiée fut de rétablir la vérité par une écriture revendicatrice de l’histoire des colonisés.

Le Zimbabwéen Stanlake Samkange en est un exemple frappant comme l’illustre son roman On Trial for my Country. En effet, au moment où les Blancs de Rhodésie fêtaient un moment historique, celui de leur indépendance vis-à-vis de Londres et au détriment des Noirs du pays, Stanlake Samkange rétablit sa vérité historique déstructurée par le colon qui en a délibérément occulté la vérité.

Ce romancier procède de manière offensive dans sa prise en charge de l’Histoire par la fiction dans le sens où il établit un contrat de lecture avec le lecteur : le titre indique le lieu géographique avec le pronom possessif «mon» et le substantif «pays» avec cette information qui révèle la tenue d’un «procès ». Le sous-titre précise le pays, «Zimbabwe». L’année de publication du roman est 1966, ce qui coïncide avec la déclaration d’indépendance de la Rhodésie vis-à-vis de l’Angleterre décrétée par Ian Smith.

En publiant son roman cette même année, Stanlake Samkange a voulu inscrire son Histoire en marche vers la vérité en montrant que ce n’était pas son peuple qui se libérait du joug colonial britannique mais les colons blancs de la tutelle britannique de la même manière qu’en Afrique du Sud. Ainsi, au moment où l’Afrique se décolonisait, les Noirs du Zimbabwe allaient vivre l’Apartheid ! La portée symbolique de ce roman historique est courageuse car il met en scène un procès fictif durant lequel les circonstances de l’installation des Blancs sont exposées et jugées.

En défi au Premier ministre Ian Smith, l’écrivain reconstruit l’idée d’une nation zimbabwéenne et non rhodésienne car, comme le dit l’écrivain sénégalais Felwine Sarr, «il s’agit pour les Africains de ne plus se poser en victimes de l’Histoire, mais en sujets de leur propre histoire».
Samkange se montra audacieux : il contredit par des faits «fictionnalisés» le discours en 1966 du général Ian Smith qui glorifiait les premiers colons. Stanlake Samkange, personnage autodiégétique, rencontre un revenant nommé Mafavuke qui lui raconte qu’il a été témoin de deux procès dans l’au-delà.

Le surnaturel devient réel quand l’Anglais Cécil Rhodes et le Roi zimbabwéen Lobengula doivent répondre de leurs actes, au moment du partage de l’Afrique par les Européens en 1885 Et c’est précisément ici que se situe l’originalité de ce roman qui commence par un prologue et finit par un épilogue avec neuf chapitres où s’expriment en alternance deux versions de l’Histoire : la version africaine et la version anglaise d’un même fait historique.

Grâce à la magie de l’au-delà, le revenant Mafavuke assiste au Conseil des Grands Chefs qui traduisent en justice le dernier roi de la Nation Matebele «parce qu’il s’est agenouillé dans le sang des hommes». Du côté britannique, la Congrégation de l’Evêché de Stortford juge Cecil Rhodes parce qu’il n’a pas suivi la loi de Dieu et les préceptes de Jésus qui prônent «la loi de l’amour, de la pureté, de l’honnêteté et du don de soi».

Les deux versions s’affrontent sans concession.  Samkange entremêle Histoire et fiction dans un roman/récit historique qui narre ce qui est arrivé réellement sur la base de documents d’archive du Roi Lobengula qui est occulté dans l’Histoire blanche de la Rhodésie de Ian Smith. En tant qu’intellectuel nationaliste, Stanlake Samkange procède à une remise à jour de l’histoire et de la mémoire. On Trial for my Country redonne vie aux archives qui ont servi juridiquement aux Anglais pour coloniser les terres de Lobengula, alors que ces documents n’avaient aucune valeur légale.

En mettant en scène les protagonistes de l’Histoire, le romancier questionne les interprétations biaisées des Blancs. Le roman met en avant la culture orale bafouée par les Anglais. Les faits historiques inclus dans cette fiction apportent un éclairage rassurant pour la revalorisation du Zimbabwéen et la réhabilitation des vaincus. Ce livre joue un rôle primordial dans la récupération de l’Histoire africaine car c’est «un des meilleurs romans sur la fin de l’Etat Ndebele précolonial». Samkange entre dans ce que Paul Ricoeur appelle les trois phases de l’opération historiographique : «preuve documentaire, explication, représentation historienne».

Des romans comme celui-ci redonnent vie à l’Histoire et rendent justice aux héros nationaux africains qui ne se réfèrent à leurs pays qu’en terme de nation, un concept moderne délibérément utilisé par Samkange qui ne se trompe pas quant à l’issue historique des événements à travers le recouvrement inéluctable de l’indépendance. Si Cecil Rhodes avait affirmé que l’on se souviendrait de son nom pendant mille ans, le pays auquel il a donné son nom a regagné son statut original pour le bien des Noirs du Zimbabwe, moins d’un siècle plus tard, en avril 1980, donnant raison au Roi Lobengula qui agissait de manière humaine et civilisée envers ses visiteurs venus par la mer, lesquels l’ont trompé. 
 

B. L.
 
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