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Roman. «l’art de perdre» d’Alice Zeniter

Le poids de la mémoire

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le 25.11.17 | 12h00 Réagissez

 
	Lauréate du Goncourt des lycéens, une œuvre liée à l’histoire de l’Algérie.
Lauréate du Goncourt des lycéens, une œuvre...

La problématique de la transmission intergénérationnelle reste un sujet très prisé des études socioculturelles. Quelques pistes de réflexion profanes permettent de comprendre ce qui entrave ce processus de perpétuation des valeurs et traditions indispensables à chaque société humaine.

Il y a d’abord le bouleversement introduit par la technologie dans la vie quotidienne et, en premier lieu, l’envahissement des foyers par les différents écrans, ce qui rend les rencontres familiales difficiles et moins conviviales dans certains cas. Á partir de là, l’individu s’isole dans son monde virtuel pour s’inventer une autre histoire qu’il n’arrive pas à connecter à celle de son entourage.

Dans d’autres familles, c’est la barrière de la langue qui va venir à bout de la transmission, surtout quand on change de pays et que les descendants parlent une autre langue que celle des parents. Pour approfondir le sujet, il est conseillé de lire Mémoire culturelle et transmission des légendes d’Yves Vadé. Toutes ces avanies compliquent certaines histoires familiales qui ne sont pas simples à dire. Elles accentuent par ailleurs le poids de certains héritages qui, à la longue, peuvent porter préjudice aux descendants.

C’est dans cette optique que le roman de la jeune écrivaine Alice Zeniter, L’art de perdre, devient intéressant en décrivant une réalité avec des outils multiples qui font appel à toutes les sciences humaines. Ce roman est encyclopédique car il retranscrit tous les discours et savoirs humains avec un œil aiguisé en les mettant au service de la littérature. Le lecteur fait connaissance avec Naïma, jeune femme très chic et bien instruite qui travaille dans une galerie d’art.

Son patron, Christophe, lui confie la préparation d’une exposition consacrée à un grand peintre algérien qui répond au nom de Lalla (en hommage à Fadhma N’soumer, héroïne algérienne contre l’armée coloniale au XIXe siècle). Elle doit aussi élaborer le catalogue de l’exposition. Tout ce travail nécessite un déplacement en Algérie et, plus précisément, à Tizi-Ouzou afin de récupérer les œuvres de cet artiste qui vit depuis les années noires dans la banlieue parisienne. Mais Hamid, le père de Naïma, lui déconseille de faire ce voyage en raison d’un contentieux de sa famille avec le passé révolutionnaire de l’Algérie. Hamid n’en dit pas plus sur les raisons de cette interdiction et cela frustre sa fille.

Tenace et voulant passer outre l’avis de son géniteur, elle entreprend un long voyage dans la mémoire familiale pour mettre des mots sur les non-dits et les blancs qui chevauchent le récit familial. Elle a toujours su que sa famille est arrivée en France en 1962 dans des conditions obscures pour elle, liées à l’attitude de son grand-père Ali lors de la guerre d’indépendance. Dans sa longue quête de la vérité, elle reste lucide, ne cédant pas au jugement hâtif, ni au ressentiment. Elle garde le cap sur un seul désir : comprendre ce qui s’est passé entre 1954 et 1962 avec une question qui revient comme un leitmotiv sur les 506 pages du roman, à savoir : est-ce que son grand père a trahi la cause algérienne ?

Pour arriver à dénouer le vrai du faux, elle retrace l’histoire d’Ali à travers le récit de ses dix enfants et de la grand-mère, Yema. Elle découvre qu’Ali n’a jamais porté la tenue des supplétifs de l’armée française et il n’est pas recensé en tant que tel. Cette version est plausible selon la narratrice car, dans le petit village qui surplombe Lakhdaria, d’où est originaire la famille, il ne subsiste aucune trace d’un tel engagement. Mais les soupçons viennent d’abord du fait des liens du grand-père avec l’association des anciens combattants de la grande guerre. Ayant participé à la bataille de Monte Cassino en 1944, Ali a continué à fréquenter ce cercle même après que le FLN ait demandé aux anciens combattants, en signe de ralliement à la cause nationale, de renoncer à toucher leur pension.

De plus, il avait des entrevues occasionnelles et mystérieuses avec le capitaine de la garnison de Lakhdaria. S’ajoute l’inimitié et la rivalité avec le clan des Amrouche qui, eux, avaient opté pour le FLN dès le déclenchement de la révolution. Le village avait alors soupçonné Ali d’être derrière l’arrestation d’un des fils Amrouche. Et le grand-père lui-même avait confirmé ce fait ! Enfin, c’est ce même capitaine qui, par la suite, permettra à Ali de venir en France en 1962. Dans la deuxième partie du livre consacrée à Hamid, père de la narratrice, les lecteurs découvrent la vie dans les camps où la France «reconnaissante» avait parqué les harkis. Naïma décrit avec minutie un quotidien qui s’apparente à celui des prisonniers.

Elle revient aussi sur les révoltes qui ont permis d’améliorer leurs conditions de vie. C’est à partir de là que son père réussit à devenir cadre de la Sécurité sociale. Après avoir mis en lumière les zones d’ombre de son histoire, Naïma arrive en Algérie et découvre le pays de ses aïeux. Elle se rend jusqu’à Lakhdaria pour renouer avec ses racines et la partie de sa famille qui vit en Algérie. «L’art de perdre» est un regard lucide sur l’histoire doublé d’une démarche qui met en avant la réconciliation avec le pays d’origine à hauteur d’une génération née bien après l’indépendance.
 

Alice Zeniter, L’art de perdre, Ed. Flammarion, Paris, 2017.
 

Slimane Aït Sidhoum
 
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