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Essai. «La famille à Alger...» de fatiha loualich

Le foyer de l’histoire

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le 01.07.17 | 12h00 Réagissez

Il y a une trentaine d’années, André Raymond déplorait dans son ouvrage, Grandes villes arabes à l’époque ottomane, la médiocrité de l’information portant sur l’histoire des villes arabes à l’époque moderne.

Depuis la parution de ce livre classique, des travaux importants ont été accomplis, par exemple pour Alep, Le Caire ou Tunis. Mais Alger n’a pas bénéficié de la même attention en dehors de la question, il est vrai fondamentale, de la course et de la captivité. De Cervantès à Joao Mascarenhas, de Diego Galan à Jean-Baptiste Gramaye, nombreux sont ceux dont les textes, évoquant le temps et les conditions de leur captivité, ont fait l’objet d’éditions récentes en français ou en espagnol.

L’ouvrage émanant de captif le plus riche en renseignements sur la vie urbaine est la Topographie et histoire générale d’Alger publiée au XVIIe siècle sous le nom du bénédictin Diego de Haedo mais qui, selon toute vraisemblance, a été écrite par Antonio de Sosa, compagnon d’infortune de Miguel de Cervantès, à la fin des années 1570.

En effet, la précision des données que comporte ce document ne peut provenir que d’une personne ayant résidé à Alger, ce qui ne fut pas le cas de Diego de Haedo. A ces éléments, on peut encore ajouter le parti que tire Leïla Ould Cadi Montebourg dans son livre, Alger, une cité turque au temps de l’esclavage, construit à partir du manuscrit resté inédit du père Ximenez, un trinitaire au service des captifs à Alger entre 1718 et 1720.

En dehors du domaine de la captivité, les apports ont été rares. Notons cependant, pour les XVIIe et XVIIIe siècles, les diverses études conduites par Sakina Missoum et Samia Chergui sur les communautés morisques venues d’Espagne ; le portrait dressé par Tal Suhal dans La ville d’Alger vers la fin du XVIIIe siècle ; le tableau de la vie économique, sociale et culturelle que Farid Khiari a établi dans son livre, Vivre et mourir en Alger, qui date de 2002 ; la monographie de Sakina Missoum Alger à l’époque ottomane, parue en 2003, qui s’attache à l’urbanisme et à l’architecture de la cité.

Pourtant, aucun d’entre eux n’a aussi profondément pénétré dans la société algéroise des XVIIe et XVIIIe siècles que Fatiha Loualich. A cela, plusieurs raisons. Tout d’abord le livre que le lecteur a entre les mains repose sur une enquête archivistique d’une ampleur incomparable conduite principalement aux Archives nationales d’Alger où, à l’exploitation des séries de biens habous et des inventaires après décès, s’est ajouté le dépouillement de quelque 4000 actes notariés, dont la moitié a fait l’objet d’une analyse minutieuse.

Cet apport fondamental a été complété par des sondages aux archives d’Istanbul, de Simancas (Espagne), de Paris, et de la Propaganda Fide de Rome. Il y a ensuite le thème de la famille qui a été heureusement choisi. A travers lui, bien évidemment, Fatiha Loualich nous permet d’aborder l’ensemble de la société musulmane urbaine, quelles que soient les origines géographiques, les professions, les statuts ou les degrés de richesse de ses habitants.

Peu de domaines offrent une vision aussi complète, aussi variée que la famille vue ici sous le triple prisme de la parenté, de l’alliance et du patrimoine. Dans ces circonstances, il est possible d’affirmer que ce travail constitue la plus vaste enquête d’histoire sociale jamais réalisée à ce jour pour Alger à l’époque moderne. Alger, rappelons-le, était à la fin du XVIe siècle une ville d’au moins 60 000 habitants et donc l’une des plus grandes villes méditerranéennes du temps. La démonstration de Fatiha Loualich est riche d’enseignements majeurs.

Tout d’abord en ce qui concerne l’exercice de la justice, a priori fort complexe car relevant de trois institutions : le Haut-Conseil religieux, organe dépendant de la Grande Mosquée de la ville qui était composé de quatre membres permanents, les deux muftis et les deux cadis malékite et hanéfite, assistés d’Oulémas et de fuqahas, et avait le rôle de cour d’appel. Les deux mahkama, l’une de rite malékite, l’autre de rite hanéfite, placées sous l’autorité d’un cadi examinaient toutes les questions surgissant dans la vie quotidienne. Fatiha Loualich souligne la qualité de l’ensemble de la justice islamique s’adonnant, beaucoup moins qu’on ne l’a souvent dit, à la corruption et à la chicane, nommant volontiers des experts et recherchant les meilleurs témoins possibles.

De même, elle insiste sur l’harmonie régnant d’ordinaire entre juristes hanéfites et juristes malékites même si, on s’en serait douté, les batailles procédurières sont à la fois nombreuses et implacables.
Au fil des pages, le lecteur découvrira une infinité de cas qui donnent de l’épaisseur à la vie quotidienne algéroise. Il faudra, je crois, retenir quelques-uns des résultats majeurs de cette enquête qui, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, devrait susciter débats et approfondissements.

Tout d’abord le modèle dominant est celui de la famille nucléaire, autrement dit sous un toit résident un couple et ses enfants, mais, assez souvent, sous la forme de la famille élargie du fait de la cohabitation de plusieurs générations ou de plusieurs collatéraux. Il y a là, somme toute, peu de différences avec les pratiques en vigueur dans des territoires de la rive septentrionale de la Méditerranée, en particulier dans la péninsule ibérique. De plus, le faible taux de polygamie, à l’opposé des stéréotypes ayant généralement cours, est remarquable.

Divorces et remariages (après divorce ou après veuvage) sont extrêmement fréquents, ce qui complexifie considérablement la transmission du patrimoine. Enfin, Fatiha Loualich multiplie les exemples de stratégies adoptées par les femmes pour assurer la transmission de leurs biens.

Evitant le plus possible les contraintes de la loi successorale qui ne leur était pas favorable, elles privilégiaient d’autres voies (donation, legs, habous) leur donnant infiniment plus de liberté. De cette manière est affirmée une situation tendant à une égalité plus poussée au sein des couples musulmans qu’on ne l’admet communément. Au bout de sa riche analyse, Fatiha Loualich nous amène à regarder avec des yeux neufs l’ensemble de la société algéroise du temps.

L’image traditionnelle que l’on en a est celle d’une caste ottomane dominant une ample population sujette, constituant un impressionnant kaléidoscope social. Certes, apparaît au fil des pages toute une série de milieux «communautaires» ou professionnels (Oulémas, khuja, raïs, janissaires, maçons, Turcs, Andalous, etc.), dont la solidarité est renforcée par l’endogamie. Cependant, bien des facteurs et, au premier chef, les aléas démographiques qui brisent les lignées et les nombreuses vagues d’immigration favorisent un réel brassage social.

Les signes abondent : les alliances matrimoniales entre Algérois de souche et janissaires ou fonctionnaires turcs ne sont pas rares et Fatiha Loualich a relevé des legs opérés par les Turcs en faveur de la Grande Mosquée de la ville ou d’Abdarrahman Ath Tha‘alibi, son saint patron.
Le lecteur s’apprête à ouvrir un livre qui combine heureusement les détails significatifs qui rendent compréhensible une ville encore méconnue en dépit de son importance et les remises en cause d’idées reçues qui ont eu la vie dure. Au-delà de la seule Alger, Fatiha Loualich fournit une contribution décisive à l’histoire sociale des pays arabes à l’époque ottomane.

Bernard Vincent
 
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