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Tahar Djaout. Il y a vingt-quatre ans…

La tragédie d’un poète visionnaire

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le 03.06.17 | 12h00 Réagissez

 
	«Tahar Djaout était humaniste. C’était même son appartenance philosophique essentielle».
«Tahar Djaout était humaniste. C’était...

Le 2 juin 1993, il laissait au pays en colère une œuvre qui n’a pas fini de «parler».

Poète, romancier et journaliste, Tahar Djaout participe à la révolution poétique de l’après-guerre d’Algérie dont il devient une figure de proue à partir des années soixante-dix. Satire et ironie émaillent ses romans, notamment Les Chercheurs d’os et Les Vigiles. Il aborde les questions de l’amnésie historique, des violences coloniale et postcoloniale, mettant en scène des personnages démunis et égarés, présentés souvent comme les victimes d’une mémoire confisquée.

Lorsque Djaout écrit Les Chercheurs d’os, il met en scène un narrateur, tantôt en position d’enfant, tantôt en position d’adulte, reflétant ainsi l’image d’un pays nouvellement indépendant à la suite d’un conflit suggéré comme fondateur. De fait, la parole du narrateur-adulte se double incessamment d’une parole qui appartient à un autre, naïf et placé en situation de dominé : enfant ou colonisé, candide permettant à la mémoire d’affleurer. L’emploi d’un ton ironique et de la parabole sont des éléments qui permettent également à Djaout d’annoncer la crise que connaîtra l’Algérie en 1988.

On pense ici aux adolescents des Chercheurs d’os, représentés comme des intrus dans un monde qui apparemment n’est pas leur et dont le sens paraît leur échapper, dépourvus qu’ils sont des usages instaurés par les anciens. C’est ainsi que le sacrifice de la jeunesse algérienne à partir de 1992 est symbolisé de façon prémonitoire par le personnage du jeune narrateur en butte aux vieillards qui dirigent un village kabyle coupé du monde.

Cette dimension est également tangible dans l’image du rapatriement des os qui souligne, à la fois, le conflit de générations et le besoin commun, dans les prémices d’un pays à naître, d’irriguer sa mémoire en rendant hommage aux restes des martyrs. L’atmosphère de goinfrerie que Djaout décrit est la métaphore d’une société accaparée par les héros de la Révolution, lesquels semblent céder les restes aux générations à venir. D’ailleurs, dès le début du roman se déploie une fresque véritablement baroque aux allures de danse macabre où morts et vivants se côtoient...

Dans Les Vigiles, le romancier visionnaire présente le tableau d’un pouvoir hégémonique qui exclut sa jeunesse, à travers des personnages truculents tel qu’Abdenour Demik, le despote qui entrave sans vergogne les rêves de l’inventeur génial Mahfoudh Lamjed, le traînant dans les abysses de la bureaucratie : «Tu te rappelles mes talents de bricoleur.

Eh bien, j’ai inventé une petite machine. J’allais la faire breveter, m’attendant à être au moins congratulé. Mais j’ai buté contre un mur de plomb», confie Mahfoudh à son ami Younès. En outre, le tableau que dresse Djaout de la waâda de Sidi Maâchou Ben Bouziane dans Les Chercheurs d’os l’inscrit dans un discours allégorique, mettant en scène le conflit séculaire entre jeunes et anciens : il est au cœur d’une période de transition troublée à l’aube des émeutes de la jeunesse de 1988.

La nourriture et ses excès suggèrent d’autres interprétations, à commencer par la description et la dénonciation d’une société matérialiste marquée par la dégradation sociale. Djaout confère une image répugnante à la «bouffe», à travers une tonalité logiquement bouffonne, particulièrement dans l’animalisation des vieux qui s’empiffrent de viande, alors que les jeunes sont réduits à l’état de spectateurs, allégorie rappelant irrésistiblement la jeunesse algérienne des années quatre-vingt.

Par ailleurs, la scène de la découverte du crâne «souriant» du frère martyr à la fin du livre témoigne des abus du système politique post-indépendant, à lire comme l’allégorie narquoise de l’échec des vieux et de leur mauvaise conscience dans l’ère nouvelle : «Le squelette est là, au fond, indifférent à nos émois et à notre fatigue. Les deux mâchoires entrouvertes semblent nous narguer ou nous sourire. Mon frère si taciturne de son vivant a donc un squelette rieur». Par la figuration du rictus figé du martyr déterré, Djaout paraît confier à ses compatriotes que les vrais héros de guerre sont morts...

Par un jeu subtil de résonances, les moments de fractures de l’histoire dans la littérature de Tahar Djaout se répondent et s’éclairent les uns les autres. Ancré dans les tourments et les tensions de son époque, l’écrivain exprime la nécessité impérieuse de parler, de témoigner. Le glissement constant d’une instance narrative à l’autre dans Les Vigiles et la mouvance de l’espace dans L’Exproprié et L’Invention du désert, par exemple, permettent à l’auteur de procéder à des chevauchements furtifs entre le passé et le présent d’une Algérie en perpétuelle mutation.

Ce foisonnement permet de brouiller les frontières entre les périodes coloniale et postcoloniale par le flou des repères temporels, comme nous l’explique le Professeur de littérature et critique, Beida Chikhi : «L’œuvre de Djaout s’est écrite dans un contexte de grandes interrogations, et on y trouve les constantes littéraires et les postures intellectuelles de Dib, Mammeri, Kateb, Boudjedra, Farès... qui ont tenté de concilier l’appel insistant des Ancêtres et la dévoration du temps présent. Il s’agissait alors de mieux comprendre la complexité d’un rapport au temps encore largement dominé par la pensée analogique. Djaout, pour sa part et sans jamais coller platement à l’actualité, a révélé les paradoxes de sa génération et, notamment, les dérives des projets d’écriture. La difficulté à articuler une chronologie et une pensée logique de l’histoire algérienne est, à mes yeux, le grand sujet de ses romans [...] ».

Ce faisant, les références de Djaout sont multiples et puisent dans une langue riche et hybride, participant également à faire de son art une mosaïque d’influences. C’est particulièrement visible dans Les Chercheurs d’os et Les Vigiles, où l’allégorie exploite les ressources du plurilinguisme, notamment par le recours à l’argot ou à un langage parlé à forte charge visuelle. Quant au nouveau régime, c’est lorsque le narrateur du premier livre est en position d’enfant que la critique prend un souffle renouvelé grâce au contexte de fable dans lequel s’inscrit sa parole : alors qu’il est caché, il associe les guerriers qu’il voit dévorer aux ogres des contes.

Cette hybridité linguistique permet donc d’ironiser notamment sur le régime colonial et le régime d’indépendance, par la surreprésentation de l’hyperbole, du langage métaphorique ainsi que des comparaisons animalières. Dans Les Vigiles, l’ironie est à son comble lorsque Menouar Ziada finit par mourir tragiquement du complot ubuesque contre Mahfoudh qu’il a lui-même enclenché. Aussi l’engagement de Djaout résonne-t-il comme un appel à la construction d’une société moderne, appel dont les fondements s’opposent totalement aux dogmes des anciens et rejettent le culte figé des gloires de la lutte pour l’Indépendance.

Tahar Djaout a également manifesté son engagement, aussi bien dans ses récits journalistiques que dans sa poésie. Les deux genres proclament la liberté du peuple algérien et son affranchissement ; il n’y a qu’à songer à son recueil de poèmes L’Arche à vau-l’eau dont la fin reflète le besoin viscéral de façonner une géographie paisible : «Je veux tout recréer /dans une chair-orage».

Le journal qu’il a cofondé, baptisé significativement Ruptures en raison de ses combats, témoigne de son aspiration à un avenir lumineux qui inscrive l’Algérie dans l’Universel. L’écrivain et journaliste Arezki Metref, cofondateur de Ruptures, nous parle de l’engagement de son ami : «La façon dont a été gérée l’Indépendance n’avait plus rien à voir avec la noblesse réelle ou supposée qui a permis de conduire la libération.

Cette frustration a engendré la nécessite d’un combat chez Tahar Djaout ; celui de dénoncer ceux qui ont voulu vendre de la falsification de l’histoire pour de l’héroïsme [...]». Il poursuit : «Incontestablement, Tahar Djaout était humaniste. C’est même son appartenance philosophique essentielle. Le message profond et durable qu’il a transmis est contenu dans ses livres, et il est d’une certaine manière intemporel.

Est-ce que cet humanisme se diffuse encore chez les jeunes Algériens ? Je ne saurais répondre. Pour ceux qui ont pris la peine de le lire, je crois que oui. Le message est clair et lorsque l’on sait qu’il a été payé de sa vie, ça en devient encore plus important...». La plume acerbe de Djaout lui vaudra d’être assassiné en 1993, avec d’autres intellectuels algériens, victimes d’un terrorisme qui plongera le pays dans la décennie noire.

Des auteurs comme Rachid Mimouni, Assia Djebar, Mohammed Khaïr-Eddine, Nabile Farès et Salman Rushdie ont rendu hommage à l’écrivain dans des romans et manifestes prônant le combat contre le fanatisme intégriste où qu’il soit. Dans cette même perspective de dénonciation, à l’instar de Tahar Djaout, des auteurs comme Mustapha Benfodil et Chawki Amari se saisissent à bras-le-corps de la réalité contemporaine de leur pays, n’hésitant pas à s’emparer des sujets les plus brûlants, sur lesquels le consensus national est loin d’être établi, trempant leur plume dans des plaies encore vives, dans des tragédies loin d’être cicatrisées...

 

Mohamed-Racim Boughrara
 
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