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Extrait du premier roman d’Assia Djebar

La soif

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le 20.01.18 | 12h00 Réagissez

Cet été-là, je retrouvais avec une indifférence morne, à la fois le soleil éclatant de M***, et les estivants habituels, agglutinés par paquets et par familles nombreuses, pour parader dans le bruit, la chaleur et la nudité. Trois mois par an, ils prenaient ainsi leur ration de bon temps.
Quant à moi, je ne faisais que sommeiller sur le sable chaud, le matin, et dans mon lit moite à l’heure des longues siestes. Il y avait bien les nuits fraîches et claires, et le silence. Mais c’était plus fort que moi. Je trouvais je ne sais quel goût amer à ce mois de juillet, et à cette plage épanouie comme une femme.

Je n’aimais pourtant pas la tristesse, ni le vague à l’âme. Et je venais d’avoir vingt ans…

Cette dernière année avait glissé comme les autres : le rythme léger des sorties en groupe dans les cinémas et les casinos d’Alger, les surprises-parties les dimanches pluvieux, les courses folles au vent dans des voitures nerveuses comme de jeunes chevaux racés. Maintenant, c’était le vide en moi. J’avais déjà connu de nombreux réveils brouillés par la fatigue douceâtre des lendemains de fête. Pour avoir dissipé trop de nuits dans la gaieté facile, le jazz et les cigarettes, j’avais accueilli, la tête lourde et les membres las, des aubes grises, écœurantes. Le même marasme aujourd’hui, le même puits où je m’enfonçais, passive, dans un long bâillement.

Mon père, que ses affaires et sa cure avaient appelé en France, m’avait quittée à regret. Il avait pris mon ennui pour du désespoir, parce que, deux mois auparavant, j’avais rompu mes fiançailles, sans raison apparente. J’eus un sourire indulgent. Il aurait pu voir que je n’avais ni les impatiences, ni les trépignements des chagrins d’amour – même pas les larmes. Mais je pardonnais tout à son aveuglement inquiet. Je ne recevais de tendresse que de lui, une tendresse d’homme, chaude, qui me baignait comme une fièvre.

Myriem, la plus maternelle de mes sœurs à laquelle il m’avait confiée, était occupée par sa nouvelle grossesse. Je n’aimais pas l’air absent que prenait alors son beau visage. Ses enfants, deux garçons de cinq et deux ans, étaient bruyants, sans grâce. Je leur trouvais quelquefois une ressemblance avec leur père, dont je haïssais l’allure étriquée et le regard sournois. Heureusement, occupé par son travail à Alger, il ne rentrait que la nuit, tard. Je me sentais seule dans la maison profonde, dans ma fatigue. (...)

J’étais une enfant gâtée – pas seulement par mon père, mais aussi par la chance, je l’avais toujours su. Il me suffisait d’avoir un désir secret, même vague, pour qu’aussitôt les circonstances vinssent à mon secours. Ce fut donc sans surprise que je tombai, ce jour-là, sur Hassein. Je revenais du bain, pieds nus, les cheveux mouillés, quand une voiture freina près de moi. Joyeusement, je souris à Hassein, je le retrouvais toujours avec plaisir. Quelques minutes après, nous étions attablés à la terrasse d’un café, devant la mer.

- Vous avez embelli, dit-il, et vos longs cheveux blonds, mouillés, vous donnent l’air d’une… sirène.
J’interrompis le flot de compliments, le ton amicalement moqueur, ouvertement ironique, n’était pas sans me plaire. Depuis longtemps, nous étions convenus que j’étais une coquette, et lui un désabusé, nos rapports en étaient facilités. Après nos entrevues, chacun était satisfait d’avoir bien tenu son rôle, d’avoir répondu à l’attente quelque peu méchante de l’autre. C’était assez excitant.
Il continuait à me taquiner et je riais de bon coeur, sans chercher à le défier.

- J’ai dit : une sirène, non ! C’est plutôt à une sorcière que vous ressemblez, une charmante sorcière, naturellement.
- Faites au moins vos compliments d’un ton convaincu ! Mais parlez-moi plutôt de vous. Que devenez-vous ?
- Mon cabinet d’avocat démarre assez bien, aussi je prends quinze jours de vacances. Mais, comme je ne peux pas trop m’éloigner d’Alger, je suis venu ici. Je sors à peine de mon hôtel, et la première personne que je rencontre, c’est vous ! Dois-je vous dire que mon cœur a battu d’une joie folle ? (...)

Quelques jours passèrent, j’en ai gardé un souvenir humiliant. Une association se tissait entre nous, peu à peu. Jedla avait retrouvé sa gentillesse. Elle me gardait le soir près d’elle. A chacun de ses sourires, j’étais prête à faiblir, à oublier, à lui parler comme à une sœur, et si elle le voulait, à lui demander pardon. Mais elle n’exigeait que ma complicité.

Ce fut aussi le moment des confidences. Je répugnais d’ordinaire à la fausse intimité des femmes qui se chuchotent leurs misères, leur honte. Jedla me poussa dans ce terrain vague. Et je devais parler, parler du passé que j’avais cru mort, qui ne semblait plus le mien. Avais-je eu beaucoup d’amoureux ?  Lesquels me plaisaient ? Je les méprisais, mais je les avais quand même embrassés. Bien sûr, elle comprenait très bien… Il fallut même parler de ce premier baiser, au sortir duquel je l’avais trouvée en face de moi, haineuse. Comment ? J’avais oublié jusqu’au nom de ce garçon ! Pourquoi avais-je rompu mes fiançailles ? Je ne le savais pas… Oui, ce devait être par lassitude. Il me fallait toujours des mâles nouveaux.

Je dus parler d’un ton un peu froid, à peine amer, à peine sarcastique. Quand j’hésitais, elle me fournissait les réponses.

Elle ne s’en tint pas à moi, comment étaient mes sœurs ? Elle fut étonnée et comme déçue de savoir qu’elles étaient différentes, probablement parce qu’elles s’étaient mariées jeunes. J’approuvais. Myriem, qui aimait et craignait son mari, avait quand même gardé une espèce d’amertume de sa jeunesse gâchée, disait-elle. Elle n’avait pas eu le temps d’en profiter. «D’en profiter», reprenait Jedla rêveusement… Leila, elle, n’avait jamais été sentimentale. Son mari avait une très bonne situation, elle avait dès le début apprivoisé ses beaux-parents. Elle était la maîtresse dans sa maison, c’était, pour elle, l’essentiel. (...)

Je ne sais pas exactement quand j’ai commencé à avoir peur. Une peur froide, muette comme une tombe. Arrivée à la fameuse adresse, j’ai eu comme un dégoût à la pensée de la suivre là, pour cette besogne… Je me suis raidie, peut-être cette peur rampa-t-elle en moi à la vue de la femme qui nous accueillit. Je l’aurais volontiers imaginée vieille, édentée, sale comme une sorcière. Elle était sans âge, fardée. Le regard juste assez sec, le sourire insinuant. Elle se tourna vers Jedla en plissant les paupières.  J’étais prête alors à rester pour la défendre, la soutenir contre eux, les autres, le monde. Mais on me renvoya, avec un œil critique : ce n’était pas un endroit pour une jeune fille.

J’eus peur encore dans la rue, et je ne savais pas pourquoi. J’entrevoyais soudain un monde que je n’avais jamais imaginé, et dans lequel tombait Jedla: le monde des instituts de beauté et des cliniques, où tout se faisait avec ce regard terne de la femme, où tout se réglait à coups de cisailles, d’éther.  On n’y connaissait ni la tendresse, ni la haine, ni même le caprice, ou la faute – seulement des cas, des complexes, et des remèdes décisifs : un avortement.
Je la vis sortir avec son même air penché, et ses yeux ardents, à peine un peu plus pâle ; elle avait la tête légèrement inclinée, comme une poupée morte. Elle s’installa au fond de la voiture, ferma les yeux. Ma peur me reprit quand je la vis serrer les dents ; il ne lui restait plus que le courage.

Je l’ai conduite doucement, lui évitant les moindres heurts. Elle me fit arrêter deux fois, car ses malaises ne l’avaient pas quittée. La seconde fois quand, pour l’aider à mieux s’étendre, je la pris par ses épaules frêles, j’eus envie de lui demander pardon. Mais elle ne faisait pas attention à moi ; son visage contracté par la douleur n’était plus tourné de mon côté. Je sus que je ne pouvais plus rien, que tout était fini. C’étaient ces pressentiments que j’avais baptisés du nom de peur. (...)

Oui, j’avais cru pouvoir vaincre le passé, il s’était simplement déposé au fond de moi, en une nappe d’eau souterraine. Pourquoi, ce soir, ce brusque remous, ce réveil ? Hassein est bien là, pourtant. Il dort, le long de mon flanc, paisible et confiant comme tous les hommes après l’amour. Et j’écoute dans le silence sa respiration lente scander le vide de mon âme.

Maintenant, au fond de ce lit conjugal, j’ai peur. Pourquoi, soudain, ces fantômes qui m’assiègent ? Je croyais être entrée enfin dans le troupeau de toutes les femmes souillées, épanouies, ouvertes. Je croyais avoir appris la vertu, c’est-à-dire la sécurité. C’était si facile d’accueillir joyeusement Hassein tous les soirs, de jouer les rôles qui le séduisaient, ceux de la coquetterie ingénue, de la jalousie têtue ou de la gravité émouvante ; tout à l’heure encore, je me suis perdue avec la même ivresse muette dans ses caresses… Et voici que maintenant, tandis qu’il dort, je reste dans le noir, les yeux ouverts, seule.
Le corps d’homme bougea à mes côtés. Ses jambes cherchèrent mes jambes, sa main hésita sur l’oreiller pour retrouver mes épaules, mes cheveux. Un peu trop vivement, je me suis rejetée sur le côté du lit. Hassein se réveilla à moitié pour grommeler :

- Qu’est-ce que tu as ?
 - Rien.
J’avais dit exprès le mot qui le forcerait à s’occuper de moi. Sa voix ensommeillée qui ne demandait qu’à être rassurée m’avait déplu. Je me sentais fatiguée, avec, dans le cœur, une douleur tremblante, dont je ne savais que faire. Le passé rôdait encore, si proche…

 

Publié en 1957 chez Juliard, La soif  est le premier roman de Fatima-Zohra Imalayène qui entre en littérature sous le nom d’Assia Djebar.

A 21 ans, elle dessine déjà les grandes lignes de son style limpide et des questionnements qu’elle ne cessera d’explorer. Dans une très belle post-face de la nouvelle édition sortie en 2017 chez Barzakh, Beida Chikhi parle d’un roman «décalé» par rapport au contexte algérien de guerre.

L’engagement d’Assia Djebar pour l’indépendance ne fait pourtant pas de doute. Première Algérienne à avoir intégré l'Ecole normale supérieure, elle en a été exclue pour avoir suivi le mot d'ordre de grève de 1956.

Mais ce premier roman, décrivant les tourments sentimentaux d’une jeune Algérienne hédoniste issue d’un milieu aisé, a d’abord une visée esthétique. Djebar aborde la peinture de sentiments en véritable virtuose. La Soif est aussi une affirmation de soi en tant que femme.

 
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