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Théâtre. Babor ghraq de Slimane Benaïssa

La même galère

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le 17.06.17 | 12h00 Réagissez

Trois hommes sont sur un bateau. Il faut en sacrifier un pour que les deux autres survivent. Que d’histoires, de romans, de tableaux, de faits divers ou encore de blagues façonnés sur cet argument.

C’est à partir de ce schéma radicalement simple que Slimane Benaïssa a forgé sa pièce Babor ghraq, écrite en 1983. Pour ses cinquante ans de carrière de dramaturge, acteur et metteur en scène, on rejoue actuellement, et jusqu’au 22 juin, cette pièce au Théâtre national Mahieddine-Bachtarzi. Babor ghraq, c’est donc l’histoire d’un affairiste, d’un politicien et d’un homme du peuple qui se retrouvent dans la même galère. Lequel sacrifier ?

L’argument est-on ne peut plus simple pour un sujet extrêmement complexe : la crise économique et politique des années 80. Benaïssa a choisi de reprendre la pièce quasiment dans sa version originale sans changements majeurs au texte et encore moins à la mise en scène. Une pièce de théâtre, comme toute œuvre d’art, est intemporelle ou elle n’est pas. C’est le pari de Benaïssa. Et la question que l’on se pose en attendant le début de la représentation parmi le public venu en nombre c’est : Babor ghraq a-t-il pris des rides ?

La pièce se présente comme une tragi-comédie, avec un jeu en contrepoint entre deux personnages caricaturaux dans le registre comique (le politicien, interprété par Mustapha Ayad, et Omar Guendouz en affairiste) et un troisième dans un registre quasi tragique, à savoir l’homme du peuple campé par Slimane Benaïssa. Pour reprendre une réplique de la pièce : le théâtre est «dans la forme avant d’être dans le contenu».

Ce naufrage du bateau-Algérie est une comédie pour les puissants qui croient tirer les ficelles et une tragédie pour l’homme du peuple qui en subit les conséquences. Durant 1h 40 chacun des trois hommes avance ses arguments pour sauver sa peau. Forgés dans l’arabe dialectal de tous les jours et irrigués de poésie populaire melhoun, notamment la fameuse tirade Nâal bou li ma yhebnach (maudit soit celui qui ne nous aime pas), les dialogues sont chargés d’allusions et détournements ironiques de discours officiels.

Chaque mot, chaque réplique, chaque tirade est porteuse d’une pique pour l’un ou l’autre des auteurs d’un naufrage nommé crise. Nous sommes dans le théâtre de la parole, un théâtre oratoire, où la force du verbe prime sur le reste. Un théâtre qui portait un courageux contre-discours en un temps où la censure sévissait à visage découvert. Un théâtre enfin qui se veut du côté du petit peuple contre les puissants. On peut penser que cette vision manichéenne est historiquement marquée.

Il s’agit effectivement d’un théâtre «comme on n’en fait plus» (chacun donnera le sens qu’il veut à cette expression). Faut-il lui préférer, sous prétexte que les temps on changé, un théâtre de la performance, du premier degré ou du divertissement ? Rien de moins sûr. Il se trouve précisément que les temps n’ont pas autant changé qu’on le croit.

Slimane Benaïssa entendait présenter cette pièce «comme on visite un musée». On verrait ainsi Babor ghraq avec la même distance qu’on verrait le premier chef-d’œuvre intemporel venu. Or, cette pièce jouée jusqu’en 1988 au cœur de la crise à plusieurs inconnues que traversait le pays n’est (malheureusement ?) pas si datée que cela.

Elle résonne tout aussi fort dans le contexte actuel où, de nouveau dans la même galère, chacun tente de sauver sa peau. Alors non, on ne regarde pas cette pièce comme une tragédie grecque ou un drame shakespearien. Sa charge critique touche encore. Babor ghraq deviendra sans doute une des oeuvres intemporelles du théâtre algérien. Pour le moment, elle est aussi et surtout actuelle. 

Walid Bouchakour
 
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