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Hommage : Extraits d'articles de Abdelkrim Djillali

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le 13.05.17 | 12h00 Réagissez


- Timgad, rêve entêté

Ali Guerbabi est le chef de la circonscription archéologique de Batna. Archéologue, Timgad, c'est sa passion et son chemin de croix, l'enjeu de batailles homériques contre la bêtise et l'ignorance et le mépris des lois qui sont censées protéger le patrimoine archéologique. Si ce n'était son infatigable entêtement, il y a bien longtemps que tout aurait été décimé. Les convoitises sont encore là, aux aguets. Pourtant, Timgad est classée au Patrimoine mondial de l'humanité.

(…) M. Guerbabi tremble un peu, ému quand il parle de ses ruines. Le vent se lève, il se dissimule derrière une colonne pour rallumer sa pipe, avale sa salive et sa rage, mais poursuit la visite. Nous entrons dans Thamugadi, comme on entre dans un lieu sacré. Une curieuse impression vous assaille, presque l'envie d'enlever ses chaussures et de marcher pieds nus sur ces rues dallées. Une ville entière au quadrillage régulier, «d'une rigueur exceptionnelle» s'ouvre devant vous, intacte ou presque, on la dirait coupée à ras, une cité africaine sans ses toits, une ville à part entière avec une séquence en moins.

Le ciel est nu sur le Cardo et le Decumanus, sur le théâtre creusé dans la colline, sur l'imposant Arc de Trajan, les thermes du Sud et cette fameuse bibliothèque richement décorée, la nécropole, le forum, le Capitole et de nombreuses églises qui attestent que Timgad à été un important centre chrétien au troisième siècle. Fondée en l'an 100 après J-C sous le règne de l'empereur Trajan, Timgad est d'une étonnante richesse culturelle, exception culturelle, si l'on peut dire, puisque dans le corps même de l'art romain, les artistes numides vont irriguer de leur sève et de leur étonnante vitalité des thèmes et des formes uniques, inédites dans le monde romain. Construite face au désert et contre le désert, Timgad est un rêve entêté ou plutôt un mirage dont on ne sait jamais si on y entre ou on sort. Timgad est, à l'origine du trouble, exactement entre deux mondes.

- El Anka rénovateur

Tout à la fois, une manière de vivre, mais aussi une philosophie de la vie aux ancrages civilisationnels affirmés. Au-delà des anecdotes qui entourent une légende ou l'histoire d'une fondation, le chaâbi reste, pour preuve et jusqu'à présent, un genre inclassable. On l'a si souvent et naturellement associé au blues, vraisemblablement pour son chant douloureux nourri aux résistances à l'oppression ; à un état d'âme, et, comme dans le jazz, au souffle de liberté.

Mais on ne l'a jamais mesuré à lui-même et à son histoire. On peut depuis les côtes d'Afrique traverser l'Atlantique, suivre le cours du Mississippi et remonter la mémoire du blues. On peut plonger dans les bas-fonds de New York ou de la Nouvelle-Orléans pour retrouver les racines du jazz. Le châabi aussi est habité par les lieux qui l'ont vu naître. Et les lieux ont une histoire et le châabi, chacun pour sa part, ses fondateurs. Adossée à la Méditerranée, Alger du joug colonial, sa Casbah, le ghetto «indigène» pour désigner l'autre, l'inculte, le misérable, son port et ses dockers qui regardaient toute la richesse du monde leur passer sous le nez, sur leurs dos usés.

Entre le vertige des quais et les rêveries de voyage juste au nom des bateaux, c'est le pays de Pépé le Moko vu d'en haut. Vu d'en bas, il était celui de la peine quotidienne, des cafés maures, des colères et des rages ravalées. Dans la géographie des ghettos, les cicatrices, à la longue, finissent par devenir des chants et les murs de l'intolérable, les partitions des fureurs futures. Le châabi comme le blues, comme le jazz, est un chant du monde, un chant du changement du monde.

On doit, à vrai dire, la fondation de la tradition châabie à El Hadj M'hamed El Anka. Pionnier novateur, il va, lui plus que les autres, incarner avec une voix d'une rare gravité, un monde amer qui fait pleurer le ciel, tomber les montagnes et remuer l'écume des mers. (…) Au moment du puissant mouvement fédérateur autour de la question nationale, l'audace et le génie d'El Anka est d'avoir su faire tomber les barrières entre la musique andalouse et le châabi, le medh et le moghrabi, le bédouin et le citadin, le profane et le sacré. Il forgeait ainsi, à la force du bras, une œuvre et un public, mais aussi des disciples.

Nourri aux sèves les plus précieuses des traditions musicales maghrébines, conservées jusque-là jalousement et qu'il va «revivifier», il restera également à l'écoute des musiques de son temps. On lui doit la structure actuelle de l'orchestre châabi, souple, mobile et qui fait penser aux formations du Jazz Band. Tout naturellement, il retrouvera dans le melhoun la musicalité infiniment riche des mots de la poésie et dans cette liberté, nouvelle pour l'époque, celle d'inventer son propre son.

Dans la structure musicale-même de la qâcida, il imposera la force de son interprétation. Et plus encore, en collaboration avec Belido, artisan luthier ; entre la mandoline et le luth, il inventera le mandole, dont il avait le don particulier et inimitable de faire claquer les cordes. Mais tout cela a le prix de la solitude qui forge les caractères et El Anka n'en manquait pas, mais aussi d'avoir nourri l'amertume et l'orgueil blessé du maître à la fin de sa vie, précisément par le manque de liberté. La liberté justement, qui avait fait toute la force d'un genre musical, aujourd'hui national et qui, quand tout le poussait au repli sur soi, a su s'ouvrir au talent et à la création.

- Artoufet Hamid !

Et là, encore une fois, bien plus fort que moi, le souvenir des moments heureux mais aussi des jours sombres qui ont tant endeuillé notre pays. Il y avait heureusement ton impertinence joyeuse et, comme toujours, les mots pour rire du mauvais sort. Les moments les plus durs, les plus insoutenables, les lendemains de massacre dans cette Mitidja que nous avons tant aimée, tu t'accrochais au devoir de témoigner. Porter seul sa peine devant l'horreur, faire son papier et avancer.

A Boumedfaâ, Aïn Dem, à la libération de Larbaâ des crocs du GIA, en remontant l'oued El Harrach jusqu'à Tabaïnet, où cette nuit-là justement, tu t'étais retrouvé, une arme à la main, à la tête des villageois pour repousser plusieurs attaques terroristes. Cela avait duré toute la nuit et au petit matin tu étais au café à rire aux larmes de ta peur et de ta conquête du courage. Tu étais heureux, comme ces villageois qui avaient pris la première fois les armes, d'avoir surmonté l'épreuve. Depuis, les terroristes ne sont plus revenus.

Oui, Hamid, oui, le malheur n'est pas une fatalité. Bien plus tard, à Haouch Grau, autour d'un feu et avec le souvenir des amis morts au combat, tu riais encore de toi-même, jamais des autres et dans la délectation partagée de ton intarissable don de conteur tu étais griot décalé, médecin de l'âme, marginal impertinent, fou et sage à la fois. Contre la bêtise et la barbarie tu n'a eu pour unique secours que ta profonde et incorrigible humanité.

Homme humble qui aimait les humbles et les petites gens, totalement installé dans le parti pris des faibles et des démunis, tu étais de tous les engagements pour la justice et la liberté. Dans les années 70’ contre les intégristes qui voulaient déjà imposer leur hégémonie totalitaire, contre le parti et la pensée unique, étudiant volontaire, militant communiste dans le défunt PAGS, tu avais fait tes classes à l'école de la clandestinité rude et âpre et conforté une âme généreuse, pas l'âme d'un soldat. Anarcho-syndicaliste sur les bords, franc-tireur, nourri à l'utopie humaniste, universaliste et viscéralement attaché aux racines et aux sèves de la culture populaire maghrébine.

Le look vieil Alger et enfant de Douaouda, fier descendant de la tribu des Beni Slimane sur les hauteurs de Tablat et de cœur, aussi vaste que fragile, targui des monts de l'Atakor, musicien des Kel Iherir ou même poète caravanier, digne fils de Kenadsa, remontant la Saoura jusqu'au Tafilalet. Heureux dans les cafés de Bel Abbès ou de Constantine, partout où tu étais, sur la route du raï ou du Tindi, de l'Ahellil ou du Chellali, tu as fais découvrir à des générations d'Algériens des chants millénaires qu'ils n'avaient jamais entendus jusque-là.

Enfant d'Alger, tu avais une place à part pour le châabi, sans ornières, comme nous l'avait appris Bachir Hadj Ali. Tu as aimé la musique, comblé, dans une Algérie véritable continent musical. Diabétique dépendant depuis près de trente ans, tu as mené un combat de tous les jours pour dompter la maladie sans jamais l'accepter, ni te plaindre même aux pires moments de ton corps terrassé par la douleur.

Stoïque, d'un courage exemplaire, tu avais le sourire intérieur pour rassurer les amis comme Alloula qui disait, quand son ulcère le tenaillait : «C'est mon petit chien qui a faim.» Passé la crise, tu reprenais ton travail sans rechigner à l'effort, reporter consciencieux, tu as fais, toi aussi, ta part des belles pages de la presse algérienne. Tu vois, Hamid, ce soir j'ai le blues et j'ai le chant triste comme dans une qacida d'El Anka ou un gharami d'Amar Zahi, comme eux, poète de ta vie jusqu'à l'ultime instant où ton corps t'a quitté.

J'ai le blues et m'interroge comment et pourquoi, dans la force de l'âge et la plénitude de tes moyens, il t'a fallu une aussi grande peine pour pouvoir travailler, écrire et témoigner des pulsions qui ont fait à chaque fois résister ce pays. Tu as aimé ce pays comme tu l'entendais, fidèle au vœu et à la prière de Khalil Djibran qui disait : «Je ne demande pas à mon pays de me donner, mais de prendre ce que je lui donne.» Et tu as tout donné. Que Dieu t'accueille en Son Vaste Sahara, el afia, pars en paix, vieux frère, car, maintenant que tu habites l'esprit, rappelle-nous, si nous nous assoupissons, qu'il n'y a pas de paix sans la liberté.

- Le serment de fidélité

(…) Dans un mélange de rigueur, de sensibilité et de véracité des faits, l'auteur réalise avec ce second roman une œuvre romanesque et historique accomplie. Une voix parmi les Sanhadja porte le récit d'une épopée émouvante, si pleine du souffle et du vacarme de siècles oubliés, l'histoire d'une réappropriation humaine de la mémoire et d'un imaginaire trop longtemps occulté et refoulé. Dans cette saga, suite et fin, Amastan est un personnage blessé, amer qui, même s'il réalise son voyage aux pays du Soudan à la tête de la plus grande caravane jamais organisée jusque-là, ne s'est jamais relevé de la perte cruelle de toute sa famille, dont seul le fils a échappé.

A son retour d'une longue traversée du désert, il trouve la confédération des Sanhadja au bord d'une guerre imminente sur son flanc ouest avec les Zenata, leurs ennemis de toujours. Les prémices de l'irrémédiable déchirement sont là et Amastan ne voit qu'eux, car la rupture tant redoutée avait déjà commencé son œuvre néfaste, son cycle dévastateur.

Le reste est l'histoire d'un interminable enchaînement de circonstances dramatiques et de surenchères suicidaires, pour Amastan, une véritable descente aux enfers. Hammad, l'oncle de Badis l'émir des Sanhadja, rompt le serment de l'unité et commet l'irréparable. Après avoir sauvé l'émirat, en dirigeant la guerre contre les Zenata, il finit par fonder sa capitale, la Kalaâ des Beni Hammad, désormais concurrente puis adversaire de la fastueuse Kaïrouan et de la légendaire Achir.

Amastan assiste alors, totalement impuissant, à l'éclatement des Sanhadja, précisément, à la veille d'un XIe siècle qui va bouleverser l'histoire du Maghreb avec l'arrivée massive des Hilaliens. Seul dans une grotte près de Achir, il écrit, désespéré, les dernières lignes d'un mémoire destiné aux générations futures. Leçons d'une vie, après tout fictive, leçon de vie si pleine de l'actualité des pays d'un Maghreb à la recherche de sa mémoire perdue et pas encore retrouvée.
 

 
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