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Ahmed Khemis : Danseur et chorégraphe

«En quête de liberté d’expression»

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le 15.07.17 | 12h00 Réagissez


- D’où est venue l’idée de monter cet ensemble de danse contemporaine en Algérie ?

C’était non seulement un rêve pour moi, mais aussi un devoir. D’abord je suis né en Algérie et mon pays m’a permis de découvrir de nouveaux horizons en étudiant la danse contemporaine en Europe grâce à une bourse algérienne. Aujourd’hui, c’est un juste retour des choses. Je voulais revenir depuis longtemps.

La première fois, c’était en 2009. J’ai commencé à participer en tant que danseur et chorégraphe. Je rencontrais les danseurs algériens et je me suis rendu compte du bon niveau. J’ai grandi à Tunis et je n’avais pas d’idée sur l’évolution de la danse en Algérie. Le contact passait bien. Je participais régulièrement aux festivals, donnais des master class et j’ai fait une tournée algérienne avec l’Institut français.

En 2012, la directrice du Ballet national m’a demandé de créer une pièce entre danse folklorique et contemporaine. C’était d’abord une formation de trois à quatre mois. Il y a eu un flottement après pour des raisons administratives, mais le spectacle a finalement été présenté. Intitulé La flamme du Sahara, avec une musique de Salim Dada. Cette création a reçu un bel accueil. Après cette première expérience, mon objectif était de créer une école de danse. Et je voulais la créer à Ouargla (Ndlr. sa ville natale).

- Finalement, c’est à Alger que voit le jour ce ballet…

Après une rencontre avec le wali d’Alger, l’opportunité s’est présentée de créer une classe de danse contemporaine à Alger. J’avais présenté un projet écrit dans tous les détails. Maintenant, je suis responsable, chorégraphe et j’enseigne en même temps. Pour le moment, c’est un démarrage compliqué parce qu’on n’a pas encore commencé la formation.

- Vous avez monté un spectacle quelques semaines après l’audition, c’était un choix ?

C’était dans le cadre d’une convention avec l’établissement Arts et culture. Ils m’avaient demandé une pièce pour le 5 Juillet. Je n’avais jamais écrit de pièce sur le sujet et j’avais seulement trois semaines. Je me suis documenté, je lisais, je posais des questions. Après, c’était deux semaines magiques de préparation avec les danseurs, quelques uns que je connaissais déjà et d’autres que j’ai découverts via l’audition. On a ainsi présenté la pièce Trochoïde, qui dure 50 minutes. Elle évoluera encore avec la formation des danseurs.

- Comment se passent les auditions ?

On a eu beaucoup de candidats. On en a pris une vingtaine. Mais le problème qui se pose est qu’on n’a pas de prise en charge pour les danseurs qui viennent d’autres wilayas. On a eu de très bons candidats, mais par manque de moyens, ils ne pouvaient pas rester à Alger. Moi, dès le début, je voulais ouvrir les portes à tous les danseurs.

La sélection s’est faite sur la gestuelle, la technique, mais aussi sur la capacité à travailler en groupe. Ce dernier point est très important. Actuellement, il y a dix-huit élèves plus des indépendants qui nous rejoignent pour les spectacles. Mais nos portes restent ouvertes.

- Une grande partie de ces danseurs vient du hip- hop. Pourquoi ?

La raison est simple. Moi-même, je suis à la base danseur hip-hop. J’ai commencé dans la rue. Mes frères aussi étaient des danseurs hip-hop. Et dans mes créations il y a toujours cette énergie. Je travaille beaucoup au sol, il y a un aspect physical. Ce que je veux apporter à ces danseurs, c’est une écriture, un langage propre à la danse contemporaine. C’est ce que je voulais faire avec le Ballet national, mais ça n’a pas été possible. Maintenant, je commence à le faire avec cette classe de danse qui donne des spectacles en tant que Ballet de la wilaya d’Alger.

- Que doivent apprendre ces danseurs qui arrivent au Ballet et comment faites-vous pour transmettre les nouvelles notions ?

Ce qu’il y a à apprendre c’est d’abord la discipline. Etre à l’heure, être ouvert, être à l’écoute. Il y a beaucoup de choses. J’y travaille et y réfléchis sans cesse et c’est cela la difficulté. C’est d’abord une mentalité, une vision des choses. Comment transmettre les notions de danse contemporaine ? Cela passe beaucoup par le corps. Je montre directement les mouvements ou sur des vidéos de mes travaux ou d’autres chorégraphes. J’amène les danseurs à poser des questions et à trouver leurs propres réponses. C’est comme de la psychologie. Pour moi, la formation véritable n’a pas encore commencé.

On a dû monter un spectacle rapidement et il y a un autre à monter pour novembre. Par la suite, on passera à des cours techniques, des séances de yoga… Mais aussi des profs dans différentes disciplines. Il n’y a pas que la danse dans la danse contemporaine. Il faut aussi avoir des notions d’art contemporain, être ouvert sur le monde, connaître son anatomie… Tout cela est nécessaire.

- Vous parlez souvent d’écriture. Comment s’écrit une pièce de danse contemporaine ?

Au début, c’est abstrait. Disons que la pièce est composée en trois temps : entrée, milieu et sortie. Chaque partie peut être divisée. L’écriture peut partir d’une musique, d’une idée, d’un geste… Elle peut commencer par la fin ou le milieu ou le début. Quand on a une musique déjà composée ou une histoire structurée, c’est différent. On peut suivre le déroulement linéaire. L’écriture de chaque pièce est une histoire en elle-même. La danse contemporaine offre une grande liberté.

- Quelques exemples d’écriture parmi vos créations ?

La première pièce solo s’appelait Grottes. C’était très spirituel, avec des musiques soufies. Les mouvements étaient inspirés de l’araignée. Avec la grotte, on pense à la grotte de Hira’. On a présenté le spectacle dans la nuit du vingt-sept Ramadhan. Sur scène, les musiciens étaient prisonniers d’une toile d’araignée contemporaine.

Le départ c’était la musique soufie. Avec la nuit du destin j’ai pensé à la grotte et j’ai décidé de faire le personnage de l’araignée. J’ai fait des recherches. Je regardais des vidéos d’araignées tissant leur toile. Cela se fait en trois temps et en spirale. La jonction se faisait ainsi avec la danse des derviches. On avance par des éléments disparates.

Dans Voyage de poussière, je raconte l’histoire de mon père. Ancien combattant, issu d’une grande famille, handicapé, champion de boxe, cuisinier… Je vivais un blocage dans ma vie, j’ai une relation très proche à mon père, et j’ai voulu exprimer tous ces souvenirs à travers le corps. Pour le prochain spectacle, je pars de l’idée des battements de cœur. C’est un rythme ternaire qui animera les mouvements des danseurs.

- Avez-vous des projets solo en parallèle au Ballet de la wilaya d’Alger ?

Pour tout dire, j’ai tout lâché. J’avais des engagements ailleurs, mais je préfère me concentrer sur ce projet. Parmi les derniers spectacles, j’ai présenté une pièce autour du karkabou, avec l’Institut français de Tunisie. Récemment aussi, j’ai participé à une résidence dans un festival de musique à Cologne.

Pendant quatre jours, on a monté un spectacle avec des musiciens et compositeurs du monde entier. On a présenté deux heures de spectacle avec de l’improvisation, mais une grande partie écrite. Généralement, j’aime mieux travailler avec des musiciens en live. C’est ce que j’aimerais faire pour le spectacle du 1er Novembre.

- Comment évaluez-vous le niveau des danseurs algériens ?

Parmi les danseurs algériens, il existe des pépites. Il existe également de simples amoureux de la danse, avec lesquels je souhaite justement partager et enseigner les fondamentaux de la danse contemporaine. Quant aux pépites auxquelles je faisais référence, je suis attristé de voir que parfois, elles ne savent pas ce qu'ils détiennent.

Beaucoup d'entre elles s'expriment quotidiennement par le biais du corps. Très souvent, leur gestuelle est chargée d'histoires, de leurs propres histoires aussi, ou de celles de leurs ancêtres. De précieuses émotions traduites en danse et aux côtés desquelles on ne peut passer. Il est de notre devoir de mettre cela en avant.

L'originalité et le travail acharné de ces jeunes artistes méritent d’être reconnus, accompagnés et valorisés. La danse contemporaine promeut un langage corporel libre et expressif. Un véritable apport pour les jeunes Algériens en quête de liberté d'expression. L'art, et particulièrement le contemporain, en est le gardien. La danse contemporaine mérite d'être davantage exposée et accessible aux Algériens. .
 

Repères

Rencontré à l’école de musique Abdelkrim-Dali de Kouba, Ahmed Khemis est en pleine préparation avec les danseurs du tout-nouveau Ballet de danse contemporaine de la wilaya d’Alger.

Monté depuis quelques mois, avec l’établissement Arts et culture, suite à une audition nationale, le Ballet a déjà présenté le spectacle Trochoïde à l’occasion du 5 Juillet. Une autre pièce est en cours d’écriture pour le Premier Novembre.

Les jeunes danseurs, tous autodidactes, venant d’Alger, mais aussi de Blida, Tipasa, ou encore Mascara, sont visiblement motivés par l’opportunité d’apprendre la danse contemporaine auprès d’un artiste de niveau international.

Né à Ouargla en 1980, Ahmed Khemis a vécu en Tunisie à partir de l’âge de 9 ans. Pratiquant déjà la danse hip-hop, il intègre le Centre national de la danse contemporaine d'Angers à l’âge de 19 ans.

Il se spécialise ainsi en danse contemporaine et présente ses créations dans des festivals internationaux. Il a créé sa propre compagnie (Jaoual) et collaboré avec de grands noms de la danse contemporaine. Il se consacre actuellement à la formation à Alger.
 

W. B.
 
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