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Retour . 44 ans après, la fresque de Maamora

Emouvante retrouvaille

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le 09.12.17 | 12h00 Réagissez

Voilà, le jour J est arrivé. 19 novembre 2017 : il est quatre heures du matin, j’en suis à mon troisième café.

Dominique, ma compagne et partenaire de mes aventures artistiques, est en train de préparer tranquillement nos bagages. Notre ami Arezki, alias Lucky Luke, taxieur artiste à sa manière, doit arriver d’Alger pour nous prendre à cinq heures. Direction Saïda et, si tout va bien, le village de Maamora. 

Convaincu de l’importance de ce voyage, Arezki a généreusement accepté de sacrifier deux jours de ses vraies occupations. La météo est avec nous. Rendez-vous a été pris avec Moulay Belkacem, président de l’association Ciné-Culture de Saïda, en fin de matinée au centre-ville.

Le destin a voulu que je rencontre cet homme en décembre 2016, à la salle El Mougar, pendant le Festival international du cinéma d’Alger. Apprenant qu’il était de Saïda, j’ai tout de suite éprouvé le besoin de lui demander s’il connaissait l’existence de la fresque collective que nous avions réalisée, Mohamed Khadda, Zerrouki Boukhari, Mohamed Ben-Baghdad et moi-même, en avril 1973, pour l’école du village de Maamora.

L’œuvre avait été réalisée en marge d’un séminaire organisé par l’université populaire de Saïda et le Théâtre régional d’Oran sur le thème «Rapport entre la Révolution agraire et la révolution culturelle». Abdelkader Alloula, qui dirigeait le TRO, nous avait invités avec d’autres peintres à exposer nos œuvres dans le hall de la salle El Fath où se déroulait le séminaire.

Dès son retour d’Alger, Moulay Belkacem, qui m’avait promis de faire des recherches, ne tarda pas à me confirmer que l’œuvre se trouvait encore à l’école du village de Maamora. Elle existait donc encore, mais pas en très bon état, cependant. Là, je pris la décision de m’y rendre dès que possible pour la revoir et évaluer éventuellement l’importance des dégradations. Auparavant, des bruits avaient en effet couru sur sa disparition ou même sa destruction. Certaines fausses informations amputent ainsi douloureusement les mémoires..
 

C’EST PARTI, REMITI ! 5h : Arezki est à l’heure. C’est le départ et nous rejoignons rapidement l’autoroute de l’Ouest. Le compte à rebours commençait avec une grande tension. Il fait encore nuit et un peu frais. J’adore voyager chez nous à cette heure-là.

Dominique, à l’aise, en profite pour somnoler. 7h. Nous passons près de Chlef, le jour commence à pointer sur les paysages environnants. C’est un moment très agréable, un privilège qui ne fait qu’augmenter l’intensité du voyage. 8h30 : un bon arrêt café sera nécessaire à l’approche de Relizane après avoir passé la commune de Oued El Djemaâ, là où est née ma sœur. 9h30 : Mohammedia. A son niveau, Arezki quitte l’autoroute pour passer par Mascara, magnifique région agricole où les parcelles de terre fraîchement labourées s’étalent en de belles nattes ocre rouge.

Plus on s’approche de Saïda et plus j’entends dans ma tête, avec le son puissant de la gasba, le fameux chant bédoui écrit par le poète Zerouali et rendu populaire par la chanteuse Cheikha Remiti «Saida be3ida ou l’machina ghalia». La musique et les paroles défilent en moi en même temps que le paysage : «Saïda est loin et le train est cher/ J’irai à Saïda ramener mon fusil/ Pour chasser les belles colombes/ Oh ma mère, comme le chemin est escarpé !»

Il est 10h. Arezki me propose de téléphoner à Moulay pour le prévenir de notre arrivée. Celui-ci nous donne rendez-vous au centre-ville sur la place de la Grande mosquée Emir Abdelkader. 11 h. Très facilement, nous trouvons un stationnement là où Moulay nous attendait. Accueil très chaleureux. La vieille place est superbe avec sa mairie de l’époque coloniale et la Grande mosquée de pur style maghrébin qui rayonne de blancheur.

Suivant le programme établi par Moulay, nous déposons nos bagages dans un petit hôtel du coin. Puis, nous allons, non loin de là, rejoindre un groupe de ses amis autour d’un thé dans un parc agréable. Je leur explique avec enthousiasme la raison de notre déplacement et leur présente le dossier constitué de photos et d’articles de presse sur l’action de 1973. La discussion s’engage immédiatement et c’est à ce moment-là que Mohamed Ouafi prend la parole pour nous donner une information étonnante.

Il nous raconte que si la fresque est encore dans l’école de Maamora, c’est grâce au chef des patriotes, Mohamed Belmhidi, qui a tout fait pendant la période tendue de la décennie noire pour la protéger d’une possible destruction par les terroristes. Il a fallu pour cela qu’il la déplace en urgence pour la mettre à l’abri tout le temps nécessaire.

Ce récit m’a bouleversé, je ne savais quoi dire. Mon souhait était de rencontrer au plus vite cet homme valeureux. Il ne s’était pas contenté de risquer sa vie pour protéger les humains et les lieux. Il avait également fait preuve d’une exceptionnelle conscience de l’importance de cette œuvre d’art collective. Après la discussion dans le parc, rendez-vous est pris pour se retrouver à l’école de Maamora, à 45 km au sud de Saïda.

13 h. Nous prenons la route. Je mesure le temps passé : 44 années plus tôt naissait ce village construit par des paysans et des volontaires dans la commune d’El Hassasna ; 44 années plus tôt, nous avions, Khadda, Ben Baghdad, Boukhari et moi pris cette route dans un camion de l’ANP faisant partie d’un convoi de volontaires devant rejoindre le chantier. Se côtoyaient des étudiants, des gens de théâtre et de culture.

Nous transportions un panneau de bois de 1,5 x 3 m, des boîtes de peinture et quelques pinceaux. A l’arrivée, un environnement rocailleux nous attendait. Après avoir installé notre panneau contre un des rares murs déjà édifié, nous avons entamé notre travail en plein soleil. Une grande activité nous entourait et les débats se multipliaient. 13h30. Nous venons de passer El Hassasna devenue une daïra en expansion ; tout a bien changé.

Et là, je pense au bel article de Mohand-Saïd Ziad venu couvrir l’événement avec d’autres journalistes comme Kamel Bendimered et Hamid Skif lors de ces fameuses journées d’avril 1973 : «Au beau milieu d’une infinie étendue d’apparence aride, des murs en érection, quelques maisons déjà recouvertes de tuiles rouges. L’immensité environnante confère au silence le don d’intensifier le moindre bruit. Aussi, plusieurs kilomètres avant d’atteindre ce qui sera le village du devenir de ces hommes qui n’ont jusqu’ici connu rien d’autre que l’errance et les bêtes, les bêtes d’autrui, le ronflement des bulldozers en action paraît si insolite, que même l’ovin, généralement indifférent à toute présence mécanique, ne semble nullement désirer venir roder ici en quête de ce qui y constitue sa seule nourriture : le thym.»

LA JOIE, LES LARMES. 14h. Nous arrivons à Maamora. Les maisons en tuiles rouges du village socialiste se trouvent maintenant entourées de nombreux bâtiments. Nous sommes dans une commune qui s’étend sur un des plus grands territoires de la wilaya. Après renseignement, nous ne tardons pas à retrouver l’école primaire. Je marche le long des murs d’enceinte, inquiet de ce que j’allais découvrir.

Aussitôt, à l’intérieur, nous sommes très aimablement accueillis par le directeur, Kada Moussouni, et son équipe qui ne connaissent pas encore la raison de notre visite. Anxieux, je leur raconte rapidement l’histoire en leur montrant mon dossier d’archives. A notre grand soulagement, le directeur confirme tout de suite que la fresque est bien là dans une des classes. Nos amis de Saïda ne tardent pas à nous rejoindre. L’émotion est à son comble quand on nous convie à retrouver l’œuvre. Je laisse les autres entrer avant moi dans la classe.

Je vois les enfants se lever pour nous souhaiter la bienvenue. Je rentre lentement ; je prends tout le temps qu’il faut pour réaliser que l’œuvre est bien là au fond de la salle. Je m’approche alors dans un long silence très respectueux. Malgré moi, mes larmes débordent. Quand je peux enfin toucher la fresque de mes mains, je découvre toutes les blessures et autres traces subies pendant son vécu mouvementé.

En bon pédagogue, M. Moussouni explique alors aux élèves et aux enseignants qui je suis en montrant ma signature bien visible parmi celles des autres peintres au bas de l’œuvre à gauche. La peinture devient également prétexte à révéler l’origine du village. Je sens l’étonnement dans tous les yeux des présents, adultes et enfants, qui comprennent peu à peu l’importance de ce qu’ils sont en train de vivre. Heureusement, Dominique mémorise l’intensité de ces moments en prenant discrètement des images.

A cet instant, j’exprime un premier souhait, soit que cette œuvre reste dans cette école à laquelle elle était destinée et qui a magnifiquement fait de son mieux pour la préserver.

Et je dis aussi qu’il serait préférable qu’on ne la restaure pas. Qu’elle reste telle qu’elle est, avec les quelques dommages subis qui sont aussi sa mémoire. «Elle raconte sa propre histoire», comme nous l'a si bien dit, un peu plus tard, M. Taïbi, directeur de la culture de Sidi Bel Abbès. En fin de compte, je la trouve encore plus expressive qu’à son origine.

Dans la cour, surprise ! Arrivée de M. Belmhidi, ancien chef des Patriotes, actuellement président de l’APC, celui-là même qui avait agi alors avec tant d’efficacité et qu’on avait prévenu de notre présence. Je pouvais enfin rencontrer cet homme qui avait su protéger notre œuvre.

Ce furent de grandes accolades suivies de nombreuses questions et de son propre récit des événements. Tout naturellement, il nous invita à prendre un thé chez lui, non loin de là. Retour à Saïda, dans une grande ébullition d’échanges. On fait le point avec Moulay. S’impose l’idée d’organiser, dès que possible, une rencontre autour de cette œuvre historique avec des témoignages de différentes personnes : celles ayant vécu les moments de sa réalisation en 1973 et celles qui se sont mobilisées pour la préserver.

Le lendemain matin, chargés de toute cette force, nous prenons le chemin du retour vers Blida avec en tête d’autres paroles du poète bédoui Zerouali : «Mon coeur est troublé et celui qui aime la beauté souffrira.»

 

*Artiste plasticien, ancien professeur à l’Ecole supérieure des beaux-arts d’Alger.

 

Denis Martinez
 
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