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Béjaia . Générique de fin sur les rencontres cinématographiques

Coup de frais

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le 16.09.17 | 12h00 Réagissez

 
	 
	«Un rapport désidéologisé à la question du cinéma»
«Un rapport désidéologisé à la...

Le cinéma algérien respire la fraîcheur que lui apportent de jeunes ou moins jeunes cinéastes qui arrivent ou qui continuent à s’imposer par la qualité et les idées aussi.

Les Rencontres cinématographiques de Béjaïa (RCB) nous offrent une belle pochette de ce sang neuf. Elles ont baissé leur rideau dans la soirée d’hier, vendredi. Cette 15e édition a été marquée en effet par la projection d’une douzaine de films algériens qui permettent de montrer une Algérie sous des angles différents et renouvelés. Dans ce lot, une bonne dizaine a été projetée ici en avant-première nationale. Une belle moisson qui a fleuri le grand écran des Rencontres.

En attendant, Les hirondelles de Karim Moussaoui a ouvert cette édition et en a donné le ton. Ce tout premier long métrage du réalisateur (41 ans), lauréat du Wihr d’Or à la 10e édition du Festival international d’Oran du film arabe, évolue hors des circuits coutumiers de la narration. Trois films dans le film, soit trois récits qui pourraient constituer trois courts-métrages distincts. Le procédé d’imbrication a donné naissance à une forme originale. «Il faut éviter de tomber dans tous les artifices du scénario», déclare Karim Moussaoui dans la presse. Les trois histoires sont reliées par des indices subtils et un fil conducteur qui est celui des couples en souffrance. Qu’est-ce qui pourrait distinguer ce film ? L’acteur Hassan Kachach nous répond : «Au moins deux éléments. Le premier, c’est la forme, une écriture successive où on raconte des histoires qui ne sont pas forcément liées que par un fil conducteur mécanique. En réalité, toutes les histoires traitent de la même chose, mais à des niveaux différents. Le deuxième élément c’est que Karim voulait être neutre, ne pas faire un film-discours. On est dans la création et la recherche.»

A trente ans, Djamel Kerkar a commis, lui aussi, son tout premier long métrage. Atlal (Ruines) qui a déjà remporté plusieurs prix est consacré à l’un des épisodes douloureux de la décennie noire. Kerkar a pris son temps pour s’imprégner des douleurs et attentes de la population de Ouled Allal, proche d’Alger. Le film s’ouvre sur des images d’archives tremblantes avant de présenter ses plans trempés dans la réalité du village-martyr. Le film articule trois périodes : la nuit du cauchemar terroriste, puis le retour difficile, et enfin l’aspiration vers un futur meilleur. Les voix de plusieurs générations révèlent les séquelles psychologiques. Les femmes, grandes victimes du terrorisme, y restent cependant muettes. Le film revisite en tout cas ce pan de l’histoire récente du pays en se positionnant dans ses lendemains douloureux. Djamel Kerkar a choisi le documentaire, rejoignant une tendance pour ce genre observée chez plusieurs jeunes cinéastes algériens.

La femme a sa place dans un autre documentaire qui traite du rapport au corps. Hizam (ceinture) est une œuvre née dans la patience. Pendant seize ans, Hamid Benamra a filmé des femmes qui dansent, par art et amour, sous la houlette de la chorégraphe algérienne Assia Guemra. Le film nous introduit dans ce monde féérique des danseuses. «Lorsque je danse, c’est peut-être le seul moment où je me sens entière», dit l’une d’elles. «Dans le ventre, il y a toute l’humanité», ajoute Assia Guemra. Gestes sensuels et mesurés, corps harmonieux, Rachida, Sarah, Soraya, Mayassa et les autres prennent le pari de «concilier la pudeur et la sensualité». Hizam pose aussi la problématique du rapport au pays d’origine.Le voyage de Keltoum de Anis Djaad, traite de cette thématique sous un tout autre angle. Cette fiction, troisième court métrage du cinéaste, se déroule aussi en France. Keltoum (Souraya Baghdadi) se démène pour exaucer le vœu de sa sœur mourante de se recueillir sur la tombe de sa mère à Alger. Mais Keltoum n’a ni les moyens, ni le soutien de sa petite famille pour satisfaire la dernière volonté de sa sœur. Malgré tout, elle trouve un subterfuge. Le film révèle l’absurdité de la situation d’émigrés algériens écartelés, incapables de renouer avec la terre d’origine, même face à la mort.

Cette absurdité est plus parlante dans Terre mère, documentaire de Louiza Benrezzak, réalisatrice née en France de parents algériens. Elle prend prétexte de la mort pour parler de la double identité qui se reflète dans son film où circule un cercueil flanqué du croissant musulman. «Il est plus cher de se faire inhumer ici (en France) que dans le pays d’origine», explique Bencheïkh, entrepreneur de pompes funèbres musulmanes. Un seul cimetière public pour musulmans existe en France, celui de Strasbourg, ouvert en 1992. Mais pour y être enterré, «il faut décéder à Strasbourg».

Dans certains cimetières, des carrés sont dégagés pour les musulmans : «220 carrés, de 500 à 1000 places, dans tout le pays». La mort devient problématique lorsqu’elle est celle d’un déraciné.
De l’autre côté du miroir de Rim Laredj est un court métrage tourné en seulement deux jours. Il met face à face une fille (Baya Rehaz) et son père (Ahmed Benaïssa) auquel elle reproche sa longue absence. La fille accable un père que le scénario réduit parfois au silence comme pour montrer sa culpabilité. Un effacement masculin qui tend à coller à la figure de l’émigré. Le face-à-face se déroule dans un espace clos, synonyme d’étouffement. La caméra s’approche au plus près des deux personnages et surfe sur la tension et la haine avant de finir dans l’apaisement porté par la danse.

Avec Fais soin de toi, son 3e long métrage, Mohamed Lakhdar Tati prend toute la liberté d’investir des espaces divers avec un sens du détail qui le fait filmer en gros plans des insectes, des mains ou des ruines, en baladant son objectif sur des terrasses, des balcons et des silhouettes furtives. Tati fait à sa façon un film sur l’amour, sujet tabou dans la société algérienne.

C’est quoi l’amour ? La question est posée dans la rue à des jeunes, des femmes et des vieux de régions différentes. Le documentaire pourrait servir à une étude sociologique. Au témoignage d’un enfant qui imagine la femme idéale, blonde «mais surtout pas chrétienne», succède celui d’un jeune homme qui croit toutes les filles «retorses, traîtresses et manipulatrices». Une jeune femme conseille à sa fille de «ne pas tomber amoureuse et d’éviter de faire des études parce que l’université pervertit les femmes». Des morceaux d’anthologie. La parole est donnée à des pères de famille et même à un vieillard qui ne se montrent aucunement gênés. «Le sujet n’est finalement pas si tabou que cela», relève Tati.

C’est dans un tout autre univers, non moins passionnant, que nous mène Karim Sayad avec Des moutons et des hommes, documentaire qui aborde l’univers des béliers de combat. Le film était programmé en avant-première algérienne hier, à la soirée de clôture.
C’est par le documentaire que de jeunes cinéastes font souvent leur baptême du feu. C’est le cas d’Amine Kabbes et Farah Abada qui ont réalisé des courts métrages dans le cadre du 3e Laboratoire documentaire organisé par l’Institut français d’Alger. Ils sont auteurs respectivement de N’welli (Je reviens) et Je suis là, deux titres qui se parlent fortuitement.

Le premier fait le portrait d’un rappeur qui tente de revenir à la «zik» après une dure épreuve. Le second suit le parcours de l’artiste Souad Douibi qui, dans une démarche féministe, a fait parler d’elle sur les réseaux sociaux en griffonnant des mots sur les murs d’Alger. A ce duo, s’ajoute notre consœur Amel Blidi avec A l’ombre des mots, court métrage (son deuxième) qui plonge dans la vie silencieuse des sourds-muets de la rue Charras à Alger.

Au-delà des présentes Rencontres, d’autres jeunes réalisateurs apportent leurs pierres solides à l’édifice du cinéma algérien comme Hassen Ferhani, Yasmine Chouïkh, Yanis Koussim, Mohamed Yargui…  Nouvelle génération, nouvelle vague, nouveau cinéma ? On cherche encore un nom à la mutation amorcée. «On n’a pas encore trouvé d’appellation…», nous répond Latifa Lafer, critique de cinéma. «Ce n’est pas une question d’âge mais de renouvellement de génération. Il y a une nouvelle façon de faire du cinéma», ajoute-t-elle. A la génération de Allouache, Beloufa et d’autres, succède celle de Tarek Teguia, «le premier à avoir fait un long métrage avec Rome plutôt que vous, qui a explosé mondialement». Un nouveau souffle arrive avec une vingtaine de réalisateurs qui forcent le respect dans les festivals du monde. «Ils ont un rapport désidéologisé à la question du cinéma», affirme Lafer.

Mohamed Lakhdar Tati estime aussi que la nouvelle génération porte un nouveau regard : «J’ai trouvé parfois qu’il y a une liberté de ton, une envie de refaire le cinéma, de le réinventer chez certains ; d’autres s’inscrivent dans une forme plutôt classique. Pour moi, il n’y pas de contradiction ou de conflit entre les deux façons de faire». Il regrette cependant le manque de fictions dans la production de la «nouvelle génération». «Je pense que la fiction est très importante dans une société pour sa mémoire, sa façon de se percevoir. Le regard et le questionnement sur la société algérienne doivent se renouveler, s’adapter aux vraies tendances de l’Algérien. Notre regard reste assez myope par rapport à ces questions…», conclut-il.

«Ce qui caractérise le cinéma des jeunes, c’est un peu les thématiques proposées et l’envie de créer un style», remarque l’acteur Hassan Kachach. «Il y a certains de ces cinéastes qui sont vraiment prometteurs, ils ont du talent. Les autres sont à leurs débuts, il ne faut pas les juger, il faut attendre un peu pour voir ce que ça donne au moment où ils passeront au long métrage», ajoute-t-il. La moisson devrait continuer.
 

Kamel Medjdoub
 
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