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Photo. Exposition Iqbal/arrivées au Mama

Chasser les clichés

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le 27.05.17 | 12h00 Réagissez

Quel sens peut avoir la photographie dans le monde actuel ? On ne mesure peut-être pas assez l’extraordinaire révolution qui s’est opérée sous nos yeux, en quelques années, ce passage de l’argentique au numérique, puis la jonction avec les nouvelles technologies de communication qui font que des milliards d’individus ne se séparent plus un instant de leur téléphone portable, donc de la possibilité permanente de photographier quand, auparavant, ils devaient se munir d’un appareil spécial pour le faire et programmer leurs séances de photographie.

Aujourd’hui, le dernier des mobiles est souvent plus efficace que les meilleurs appareils familiaux d’il y a une décennie. Quant aux smartphones, certains alignent des performances techniques incroyables dans de si petits objets. Ceci sans parler des automatismes qui règlent d’eux-mêmes les focales et vitesses et assurent au moins des photographies nettes et bien éclairées. Cela a entraîné une expansion phénoménale de la prise de vue, jusque-là limitée à des moments importants, voire exceptionnels, de l’existence (fêtes, diplômes, vacances...).

Bien sûr, on photographie encore ces moments mais on photographie aussi partout et sans arrêt, au travail, au café, dans la rue, le métro, etc. On se photographie soi-même aussi, selfies obligent. Les avancées technologiques ont toujours eu un impact sur les évolutions artistiques. Ainsi, l’émergence de la peinture moderne à la fin du XIXe siècle – même si elle est liée aussi à la transformation des contextes économiques et sociopolitiques et à l’évolution des expressions culturelles, notamment littéraires – doit beaucoup à la naissance de la photographie (1839, Louis Daguerre).

Avant de devenir un art, ce procédé a en quelque sorte libéré la peinture de l’obligation de représenter le réel, de manière documentaire ou historique. Puisqu’on pouvait disposer d’images «fidèles» de l’existant, les peintres se sont acheminés vers d’autres voies que la figuration, ce qui a ouvert la voie au moderne puis au contemporain. Il est indéniable que la popularisation planétaire de la photographie à travers le numérique (et surtout le support du téléphone mobile) est en train de provoquer des changements, cette fois-ci sur l’art photographique.

Puisque tout le monde ou presque peut «saisir» le réel, les artistes photographes sont amenés à aller plus loin et à développer des démarches créatives nouvelles. Il ne suffit plus de montrer, ils doivent aussi démontrer. Et d’abord la singularité de leur regard, en plus de leur talent artistique (cadrage, lumière, effets…). Ces qualités étaient bien sûr déjà exigées des photographes de l’époque pré-numérique. Mais il est certain qu’elles prennent désormais une dimension nouvelle, en tout cas renforcée.

 

En Algérie, ces aspects se doublent d’une dimension particulière liée à l’histoire. Comme de nombreux peuples, c’est par la colonisation que les Algériens ont connu la photographie, comme une intrusion à leurs dépens et une appropriation agressive de leur image puisqu’elle s’inscrivait dans des usages militaires et administratifs.

Au départ donc, ce ne fut pas une lune de miel, mais un viol symbolique. Ce n’est qu’avec l’indépendance que se popularisa vraiment l’usage convivial ou festif de la photo et il est symbolique que Kouaci (1922-1996), photographe des maquis durant la guerre de Libération, ait ouvert après 1962 un studio. L’apprentissage collectif de la photo par les Algériens, comme pour l’apprivoiser, a donné lieu à une première génération de photographes, notamment dans la presse, certains d’entre eux, aujourd’hui quinqua, sexagénaires ou plus, se distinguant aussi dans la photographie d’art et posant avec courage et lucidité à la fois les fondements et les questions de son exercice dans notre pays.

Serions-nous, comme au cinéma et dans les arts visuels, en train d’assister à l’éclosion d’une nouvelle génération comme le suggère le titre de l’exposition actuelle au Mama : «Iqbal/ Arrivées ; pour une nouvelle photographie algérienne» ? Et comme pour les autres arts, cette éclosion apparaît comme aussi prometteuse que fragile car elle doit gagner ses lettres de durabilité si l’on peut dire dans un contexte culturel instable et bouleversé par l’abandon brutal d’un système de subvention et d’encadrement public et de nombreuses ambiguïtés sur l’alternative envisagée. Mais si l’exposition ne peut pas constituer un manifeste, elle signe indéniablement un acte de présence dont nous avions eu quelques prémisses auparavant.

Oui, nous dit-elle, une nouvelle photographie algérienne est en train de naître. Plusieurs d’entre eux s’inscrivent dans un renouvellement du travail de leurs aînés et indiquent des transmissions positives sans déficit d’originalité.
Nous avons été impressionnés par Ramzy Bensaadi dont le travail durant trois ans sur les «célébrations rurales» révèle un talent formidable. Ses photos sur les mouassem de notre terroir nous révèlent un monde que beaucoup croient disparu parce que méprisé des médias et représentations officielles. Il atteint un sommet avec sa photo sur un baroud qu’il représente, à l’instant même du vacarme, sur le visage des spectateurs dont des enfants qui se bouchent les oreilles. Un magnifique hors-champ, comme on dit au cinéma. Mais tous se distinguent par de grandes qualités thématiques et artistiques avec cette manière de signaler ce que l’on ne voit pas ou peu ou, mieux encore, ce qu’on voit tous les jours sans le voir vraiment.

Belle maîtrise du noir et blanc chez Abdo Shanan dont les effets prennent l’aspect de fusains avec, notamment, une très belle photographie où, contre un mur, un palmier dialogue avec un cactus. Karim Tidafi nous remet sur le trottoir d’Alger pour y contempler le défilement des bus. Un travail documentaire admirable qui décrit la sociologie de la ville. L’univers des transports est encore présent avec le travail dans et autour du train de Atef Berredjem qui alterne ses vues avec des reproductions des tickets de voyage. L’automobile, c’est l’univers de Ramzy Zahoual qui traque les vieux modèles et les carrosseries abandonnées et produit en quelque sorte une poésie post-industrielle et infra-environnementale.

Avec ses interventions graphiques sur des paysages naturels, Hakim Rezaoui n’est pas sans nous rappeler le travail du grand photographe Amirouche qui intervenait sur ses pellicules comme un peintre. Dans «Nuages noirs», Yanis Kafiz propose des portraits de jeunes qui expriment sans artifice toute la force du malaise et du désarroi. Dans les quartiers populaires d’Alger, Mehdi Boubekeur saisit les rues et leurs personnages, graffitis compris, avec une qualité d’image, un sens chromatique élevé et des compositions dignes des peintres de la Renaissance. «Moul djellaba», l’homme à la djellaba (en fait une kachabia) nous délivre une performance subtile (car il en est tellement qui ne le sont pas) mettant en scène, sous son anonymat (en fait Ahmed Badreddine), son personnage énigmatique.

Il nous interroge sur des questions d’identité et l’on croirait entendre Kateb Yacine à propos des ancêtres redoublant là, non de férocité, mais de perplexité. Yassine Belahsene s’est attaché à nous exprimer le silence et il réussit presque à nous le faire entendre des yeux et à deviner ses divers sens. De manière magistrale, Youcef Krache nous propose ses photos sur les moutons et les béliers de combat et dans la tradition millénaire des œuvres animalières, ce ne sont pas les bêtes qu’il nous fait voir, mais la société.

Dans «Transvergence», Farouk Abbou interroge notre rapport aux espaces urbains en plaçant un homme de dos marchant seul dans les rues sans âme. Sonia Merabet, avec «Extraterrestre, 2014, Djanet» vient casser tous les clichés exotiques du Sahara. Pas de ciel bleu, mais la nuit. Pas de dunes, mais des maisons affreuses où le béton le dispute au parpaing. Une maîtrise du clair-obscur qui culmine avec cette lune accrochée à des fers de piliers ! Du beau à partir du moche et là est la performance.

Belles monstrations encore de Abdelhamid Rahiche sur la cité Climat de France (les Cent Colonnes de l’architecte Pouillon), au cœur d’un quartier mythique livré à la désolation urbaine et humaine ; de Liasmine Fodil avec «A la recherche d’une âme perdue» dont les petits formats restituent avec sensibilité et raffinement le souvenir de sa grand-mère ; d’Oussama Tabti qui dénonce, avec «Fake», les faux palmiers cachant des antennes relais, probablement au Maroc ; de Fethi Sahraoui qui nous plonge en noir et blanc dans l’univers des stades, côtés gradins ; de Lola Khalfa qui décrit les «Dégoûtages» de la jeunesse dans une sublimation du flou en noir et blanc et de Sihem Salhi qui décompose avec «Lumières d’âme» les mouvements d’une prière en plans successifs.

Enfin, sur les migrants subsahariens à Alger, quel beau travail que celui de Nassim Rouchiche qui les rend transparents et fantomatiques dans des lieux où ils vivent et travaillent ! Ce faisant, il met sous nos yeux la transparence de notre propre regard sur leur existence et leur condition.

Etonnement et émotion parcourent cette exposition, dans une fraîcheur qui n’exclut pas (au contraire) la maîtrise technique et artistique. Il s’agit là sans doute d’un des événements culturels les plus significatifs de cette année, car il révèle ou confirme de véritables talents qui, prémunis du syndrome de la «grosse tête», pourront aller très loin. En 2005, notre défunt confrère et ami, Abdelkrim Djilali, avait organisé une exposition de photographies. Interrogé dans ces colonnes, il en situait tout l’enjeu en affirmant : «Les Algériens consomment beaucoup d’images, mais ne les produisent pas.

Pourtant, ils en ont besoin ; ils ont besoin d’avoir un regard sur eux-mêmes.» Dans son sillage,
Nadira Laggoune-Aklouche, directrice du Mama et historienne de l’art, écrit : «Ce type de représentation, à la fois document et image, est ce qui fait la caractéristique principale de la photographie en Algérie aujourd’hui. Mode d’expression incontestable, elle a bouleversé le statut de l’image dans notre société et les notions de pouvoir symbolique et idéologique qu’elle induit. Le résultat engendré par ce nombre incalculable de photographes qui augmente fait émerger une culture partagée, fondée sur les images et leur libre appropriation : la photographie est devenue un élément de la culture à part entière.»

Quant à Bruno Boudjelal, commissaire, il affirme : «Il est essentiel que l’Algérie, comme de nombreux autres pays à travers le continent africain, soit aussi racontée, décrite, photographiée… par les Algériens eux-mêmes. Ces jeunes photographes nous montrent combien ils en ont conscience et nous envoient un message très fort et clair, avec beaucoup de talent !»

Nous vous recommandons expressément de visiter cette exposition, ne serait-ce que pour encourager ces jeunes femmes et hommes, issus de divers points du pays, qui savent faire parler leur objectif. Vous ne courrez qu’un seul risque : voir et vous voir.

BRUNO BOUDJELAL

Né en 1961 à Montreuil (Paris) dans une famille d’émigrés algériens, Bruno Boudjelal est un photographe reconnu en Europe et dans le monde. Sa curiosité du monde l’a poussé à suivre des études en «géographie et développement dans le Tiers-Monde» dans lequel il aborde notamment les flux migratoires qui marqueront son travail en photographie et vidéo. Lauréat de plusieurs distinctions, dont le Prix de la Villa Médicis hors les murs en 2012, il est membre de l’agence VU et ses photos ont été publiées par de grands titres de la presse tels The Observer, Le Monde, The Guardian, Der Spiegel, Libération, Paris Match, etc. Sa première exposition individuelle remonte à l’année 2003 aux Rencontres internationales de la Photographie d’Arles. Depuis, il a montré ses œuvres en Europe et en Afrique. Il a exposé pour la première fois en Algérie en 2007. Il a publié six albums de photographies, dont deux liés à l’Algérie. Fortement préoccupé par les rapports entre le Sud et le Nord et leurs répercussions humaines souvent lourdes de conséquences, Bruno Boudjelal s’efforce aussi d’exprimer une quête personnelle. Il travaille entre la France et l’Afrique et consacre une partie de son temps à la formation et la promotion de jeunes photographes.  

Ameziane Ferhani
 
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