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La chronique africaine de Benaouda Lebdaï

Begag, origines

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le 31.03.18 | 12h00 Réagissez


Azouz Begag s’exprime par la fiction au travers de thèmes variés. Son premier roman, le Gone du Chaâba fut immédiatement remarqué par la critique en 1986.

Mémoires au soleil dépeint une intimité des plus émouvantes. Le texte m’a bouleversé, dans le sens où le récit laisse transparaître une grande authenticité de fond et de forme.

La justesse du ton stylistique engage le lecteur à ressentir une large palette d’émotions. Le roman est construit sur une intrigue à la fois simple et complexe, où l’on passe du présent au passé et vice versa au détour d’un mot, d’une expression, d’une idée.

Le personnage principal dévoile par touches délicates une histoire familiale issue de l’émigration d’Algériens vers la France dans les années 50-60. Les personnages s’inscrivent dans une écriture fluide qui raconte les conséquences de la maladie incurable du père ; la mémoire et les secrets de famille sont contés par le fils.

Généralement, le personnage principal d’un roman est le double du romancier, comme c’est le cas dans une autofiction ou une autobiographie, mais dans ce récit, cette perspective change dès que les noms des personnages sont révélés. En effet, le narrateur/personnage principal n’est autre que le romancier lui-même, en l’occurrence Azouz Begag.

Au fur et à mesure que le récit avance, les noms des autres personnages sont donnés : Bouzid Begag le père et Messaouda Begag, la mère. Est-ce un récit autobiographique ? De quelle biographie s’agit-il ? N’étant ni une autobiographie, ni une autofiction clairement annoncée, la frontière entre les genres se brouille.

Mais le lecteur s’installe toutefois dans une saga familiale qui le prend grâce à une force d’écriture fictionnelle. En effet, le tour de force de Azouz Begag réside dans sa décision de garder les véritables noms propres de sa famille et des amis de son père que l’on suppose vrais aussi, et de produire un récit à tonalité fictionnelle grâce à un style épuré, où l’ironie et l’humour accompagnent une histoire tragique, créant une relation affective entre le romancier et son lecteur.

La simplicité dans le phrasé, les tournures des expressions, le ton qui mêle le quotidien et la grande Histoire font transparaître une immense humanité chez tous les personnages. Azouz Begag narre la maladie d’Alzheimer de son père, qui devient dans la bouche de sa mère analphabète «Ali Zaïmer». Dans cet interstice s’installe la dédramatisation de la maladie de l’oubli qui impacte les amis.

Ainsi, le narrateur incarne la mémoire de l’histoire de deux générations d’Algériens émigrés, de Français Algériens. Dans le même temps, c’est l’histoire complexe de l’Algérie et de la France qui sous-tend le récit.

La mémoire du père flanche et Azouz, le fils, veut savoir l’origine du nom de famille. A la recherche des origines à travers les archives de la mairie en Algérie, il découvre que la France avait déformé les noms de famille lors des transcriptions, inventant des noms aux «Arabes» comme en Martinique au XIXe siècle, avec comme conséquence des noms improbables.

Le fils Azouz ressent ce besoin : «Né à Lyon, j’étais un Français des branches, certes, mais j’avais besoin de connaître mes souches africaines.» Son père, qui a toujours été un taiseux, comme le sont souvent les ouvriers exploités, ne lui a jamais raconté l’histoire familiale. Azouz tente de démêler l’histoire de ses parents avant leur émigration en France.

La question de l’école et de l’éducation est centrale, et Azouz s’est promis de sortir le nom de son père de l’anonymat, de «l’indigénat».

Berger, son père fut chassé par l’instituteur français du village parce qu’il voulait voir ce qui se passait dans une classe. Ce père qui ne savait pas exprimer son amour pour sa famille s’est tué au travail à l’usine pour que ses garçons réussissent justement à l’école, même au prix de quelques brutalités quand ses garçons ramenaient de mauvaises notes.

La hantise du narrateur est de ne jamais ressembler à ces pères émigrés qui n’ont jamais connu le cinéma, le théâtre et les beaux restaurants de Lyon.

Le jeune Azouz écrit un poème qu’il montre à son professeur : «Les vieux d’ici rêvent de là-bas, les jeunes de là-bas rêvent d’ici, leurs rêves se croisent en Méditerranée, puis se noient.» Le professeur l’accuse d’avoir plagié le texte.

Une blessure qui se répète, suite à celle de son père dans le village d’El Ouricia, près de Sétif, dans l’Algérie coloniale. Malgré les difficultés, la maladie qui progresse, les escapades de son père qui ne se rappelle que du bateau, le Ville de Marseille, pour un retour qu’il ne fera jamais, son épouse s’occupe de lui car : «Chez nous, on n’envoie pas les gens différents dans des zones d’indifférence.»

Azouz Begag reprend le flambeau de la mémoire en brossant un récit des origines avec le sens de la formule. Il offre un bel hymne à cette génération d’émigrés à travers son père, mais aussi à travers sa mère, qui révèle aussi son histoire personnelle à la fin du récit. Le roman devient au final un témoignage à inscrire dans l’histoire commune des deux pays.

 

Azouz Begag, Mémoires au soleil, Seuil, Paris, mars 2018.
 

Benaouda Lebdaï
 
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