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Roman. «Zabor ou les psaumes» de Kamel Daoud

Bavardages de faux prophète

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le 14.10.17 | 12h00 Réagissez

 
	 
	Plusieurs éléments qui relèvent du style ont desservi ce texte très ambitieu
Plusieurs éléments qui relèvent du style ont...

Après le succès planétaire de son premier roman, Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud se devait de réussir son second opuscule pour être définitivement admis dans la cour des grands écrivains.

Il faut rappeler que le premier roman était un pur exercice de style qui avait consisté en quelque sorte à répondre à L’Etranger de Camus dans la perspective de réhabiliter le personnage de «l’Arabe» en le ressuscitant pour lui donner une existence littéraire de premier plan avec un vécu et une histoire. Et il se trouve que cette rentrée littéraire 2017 en France a apporté dans sa riche escarcelle, Zabor ou les psaumes, ce nouveau roman de Kamel Daoud à la connotation mystique est annoncée dès le titre.

A grands renforts médiatiques en Algérie et en France, Zabor... devenait après la trêve estivale la curiosité à ne pas rater et le livre à acquérir toute affaire cessante. A la lecture, disons-le, fastidieuse des trois parties qui composent le livre, on en sort mitigé, avec un sentiment d’inachevé et de déception. Plusieurs éléments qui relèvent du style ont desservi ce texte très ambitieux. D’abord, ce narrateur-despote agaçant et suffocant qui domine du haut de sa plume tous les autres personnages qui ne sont là que comme des faire-valoir monopolise la parole du début à la fin. Il n’y a qu’un seul point de vue qui prime, même si dans sa verve incommensurable, le narrateur consent à écouter les autres de temps en temps.

Cette course effrénée à imposer sa vérité épuise le narrateur et lui coupe le souffle, l’obligeant à recourir à des digressions souvent écrites en italiques pour repartir de plus belle à l’assaut de ses chimères.

Cela se traduit par des phrases parfois complètement hermétiques, du style : «Le monde était alors une série de déménagements nerveux, de cris et de démonstrations de tendresse trop appuyées pour être vraies» (p 79).

Un autre travers de ce long texte réside dans les contradictions du narrateur. Il dit un moment aux lecteurs : «Je ne sors presque jamais dehors». Mais, d’un autre côté, on le voit par monts et vaux parcourir le village et ses alentours pour aller à la quête de ses cahiers.

L’innovation que l’on peut concéder à Kamel Daoud qui a pris là tout le monde à contre-pied, c’est la rupture qu’il opère avec l’un des topos assez récurrent de la littérature algérienne, à savoir que c’est son deuxième roman qui est autobiographique et non le premier. Ainsi, le lecteur attentif retrouve les biographèmes de l’auteur entendus lors de ses différentes prestations médiatiques et réinvesties dans le récit.

Ces quelques remarques essentielles permettent de comprendre que ce que «raconte Zabor» (expression ancienne tirée directement du terroir algérien) exprime ici la position d’un incompris. Mais les Psaumes sont aussi le livre du prophète David (Daoud en arabe !) trahi par ses disciples et sa tribu.

Zabor parle des /et aux/ habitants de son village, Aboukir. Le personnage, longtemps méprisé pour sa condition sociale précaire, incrimine son père Hadj Brahim qui les a exclus, lui et sa mère, de la maison familiale pour les installer ailleurs comme des marginaux sinon des pestiférés. On retrouve ici le mythe biblique d’Abraham qui est retravaillé pour les besoins de l’intrigue tout en mettant l’accent sur le pathos. Mais, la providence aide Zabor à prendre sa revanche sur le sort grâce à son don d’éloigner la mort par le truchement de l’écrit. Ainsi, en tant que scribe doté d’un pouvoir surnaturel, il fait barrage par sa calligraphie à la mort qui rôde dans le village. Il est une sorte de Shahrazade au masculin. Il faut attendre la page 76 pour savoir comment procède Zabor.

Dans la deuxième partie, intitulée La langue, il revient sur la naissance de sa vocation à sauver les morts, qui lui vient de son passé lié à sa maladie. En effet, on apprend qu’étant sujet à des migraines et à des délires nocturnes, sa tante Hadjer, sa bienfaitrice, l’emmène consulter un taleb.

Ce dernier, grâce à un renfort d’amulettes, donc d’écritures, arrive à le guérir. Et, c’est en ouvrant ces petits carnets mystérieux enveloppés dans du tissu qu’il va découvrir l’art de l’écriture sacrée qui sauve de la mort. Zabor qui est très méticuleux donne le nombre exact de cahiers qu’il a enterrés à la place des cadavres, à savoir plus de 5436.

Dans la troisième partie intitulée L’extase, Zabor nous montre comment il s’est affranchi de sa condition d’orphelin méprisé grâce la lecture et à la maîtrise d’une nouvelle langue qui lui permet de découvrir des chefs-d’œuvre de la littérature universelle, dont Robinson Crusoé.
Zabor est fasciné par le perroquet Poll, compagnon de Robinson. Enfin, sa vocation se trouve contrariée quand il fait face à l’agonie de son père Hadj Brahim. Ce père tyrannique qui les a abandonnés, lui et sa mère, mérite-t-il d’être ramené à la vie ? Dilemme pour le jeune Zabor, surtout qu’en dernier ressort son géniteur lui avait interdit de se marier avec Djemila, une jeune femme répudiée ayant deux enfants.

Le roman devient ainsi un lieu où des questions philosophiques sont posées mais sans qu’on trouve les réponses adéquates. Peut-être que la littérature est impuissante, elle aussi, à répondre à toutes les questions malgré la fantaisie et l’audace qui la caractérisent et que le propre de la philosophie est de questionner. Mais au terme de ce long voyage, on se dit que Zabor... de Kamel Daoud pèche par sa longueur. Un travail d’élagage avec les éditeurs aurait donné un texte plus ramassé et moins bavard pour mettre en valeur son lyrisme, comme on le voit dans certains passages écrits en italiques où l’on décèle des trouvailles stylistiques exquises.


Kamel Daoud, «Zabor ou les psaumes», Barzakh (Alger), Actes Sud (Arles), 2017.

Slimane Aït Sidhoum
 
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