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Histoire culturelle. Disques et maisons de disques en Algérie

Au fil des vinyles

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le 28.01.12 | 01h00 1 réaction

La crise actuelle de l’édition musicale dans le monde et sa fragilité structurelle au niveau national nous rappellent l’importance de ce segment de l’industrie culturelle dans l’émergence, la constitution et le développement des genres musicaux en Algérie.

Nous en évoquons ici les grands moments et quelques-uns de ses acteurs majeurs.
Des débuts de l’enregistrement discographique commercial, à la fin du XIXe, jusqu’aux années trente, ce sont les grandes firmes (Columbia, Gramophone, Pathé, etc.) qui incluent dans leurs catalogues les artistes et musiciens algériens. L’une des premières maisons d’édition algérienne fut Collin (fin XIXe siècle), davantage tournée vers la distribution et la diffusion des phonogrammes et phonographes. Entre 1900 et 1910, Gramophone enregistre plus de 14 000 disques en Asie et en Afrique du Nord, dont 223 en Algérie et 180 en Tunisie. En 1924, cette compagnie est remplacée par La Voix de Son Maître. En 1912, Pathé présente plusieurs centaines de disques d’artistes nord-africains dans son catalogue. En 1930, les Français exportent en Algérie pour un demi-million de disques de chanteurs français et autres, y compris le répertoire arabe, soit le même volume que pour la Belgique (Gronow, The record industry comes to Orient, Ethnomusicology, 25/2, 1981).

Puis, des labels comme Baïdaphone, plus tournés vers la production de l’Afrique et du Moyen-Orient, où des éditions locales comme Algériaphone développent l’enregistrement et la diffusion de chants et musiques d’Algérie. On remarque que les chanteurs et musiciens enregistrent souvent chez plusieurs maisons d’édition, pour profiter de leur concurrence. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, nous assistons à la fusion d’un nombre important de compagnies dans des conglomérats du type EMI (Electrical Musical Industries Ltd.) alors que, souvent, le nom de la marque est maintenu. Dans cette perspective, apparaîtront plusieurs petits labels dont certains exclusivement consacrés aux chanteurs et musiciens du Maghreb : Fiesta, Festival, Saturne, Oasis, Dounia, etc.

A l’indépendance, la plupart des labels français (Pathé-Marconi, Ducretet-Thomson, Teppaz qui avaient bénéficié de l’aide du gouvernement français dans le cadre du Plan de Constantine, etc.) abandonneront la production et surtout la diffusion nord-africaine. Ahmed Hachelaf, Souleïman, Fouatih et d’autres particuliers rachèteront une partie du fonds et créeront leurs propres labels : Artistes Associés, Club du  Disque Arabe, La Voix du Globe, El Feth, Editions Atlas, El Kawakib, El Ouahida… Ils seront imités par un nombre important de petites maisons d’édition plus ou moins éphémères qui proliféreront grâce aux 45 tours et à l’élargissement du marché des consommateurs.       

Au tournant des années ‘70, alors que le marché du disque subit une crise qui voit la disparition de nombreux petits labels, l’Etat algérien tente, en 1975, de créer le premier studio d’enregistrement et d’édition aux Eucalyptus (El Harrach).
Cette unité, l’EAP, liée à la Radio Télévision Algérienne, a produit 106 titres dans la collection Min Touratina Thaqafi. En 1983, elle édite 33 000 disques en 33 tours. Mais elle cessera ses activités au milieu des années ‘80 à cause de la concurrence de la cassette audio. A partir de là, une multitude de petits éditeurs de cassettes voit le jour. Entre 1977 et 1983, on passe en Algérie de 17 000 cassettes déclarées (car le piratage a débuté) à plus de 4 millions.

En 1982, on compte 64 éditeurs recensés. Au milieu des années ’80, ils sont 200 et, au début des années 90, l’Association Nationale des Editeurs de Musique (ANEM) déclare 160 membres. Ils assureront pour l’essentiel la production, la reproduction et la diffusion des albums des musiciens et chanteurs algériens. A la fin des années 90, quelques-uns de ces éditeurs se lanceront dans la reproduction de CD et la production, encore assez limitée, d’albums originaux. Les portails musicaux ou les sites dédiés à des genres ou à des communautés de style sur le net assurent aujourd’hui une autre voie d’existence aux musiques produites par de jeunes artistes qui ouvrent un autre champ de diffusion où s’illustrent déjà quelques noms de rappeurs et de musiciens acoustiques.

Dans le paysage discographique qui a marqué l’espace culturel algérien, maghrébin et arabe, des entrepreneurs artistiques marquèrent leur époque : les libanais Baïda, le tunisien Rsaïssi et l’algérien Ahmed Hachelef. Né à Tunis, Bechir Rsaïssi a débuté vers 1925 à la société Triumpho-Collin, représentant exclusif de la marque Gramophone. En 1928, il entre chez Baïdaphone et fonde trois magasins à Tunis, Constantine et Bône. Il la quitte pour créer, en1930, la marque Om El Hassen, avec la commandite de la société Pathé, et, tout de suite après, la marque Rsaïssi avec la commandite de la société Cristal. Outre son travail d’éditeur, Rsaïssi diffuse d’autres disques. Il alimente en particulier de nombreux cafés dits maures au Maghreb. Parmi les artistes qu’il enregistra, on peut citer, parmi ses compatriotes, Chafia Rochdi, Smaïl Hattab, Souad Rochdi, Youcef Temimi, Mademoiselle Saliha, Mohamed Fouad, l’Algérien Ali Khencheli, etc. Plusieurs de ses disques sont saisis durant les années ’30 et ‘40 en Algérie pour propagande nationaliste.

Après avoir créé la firme Baïdaphone à Beyrouth, en 1910, les frères Baïda s’installent en Allemagne où l’un d’eux, Michel, médecin de profession, créera l’une des plus importantes usines de la compagnie. La firme dispose de quatre succursales (Beyrouth, Le Caire, Baghdad et Berlin) mais elle fait de Paris le lieu de contact et d’engagement des artistes nord-africains et du monde arabe. Les pochettes de la marque portent également le motif et le libellé d’El Ghazala (la gazelle). Baïdaphone s’illustre surtout par les enregistrements des vedettes de la chanson orientale tels Oum Khaltoum et Mohamed Abdelwahab (Egypte) et Habiba Messika et Cheikh El Afrit (Tunisie).

La firme enregistre en 1928 un nombre important de musiciens et de chanteurs du Moyen-Orient et du Maghreb. Au Maghreb et en Egypte, une trentaine d’artistes, dont les Algériens Cheikh Hammada et Cheikh Khaldi, sont recrutés pour un grand nombre d’enregistrements en 1930. Ils passent par Paris et sont ensuite dirigés sur Berlin. Comme pour Rsaïssi, les disques Baïdaphone diffusés en Algérie feront l’objet d’une étroite surveillance et sont fortement soupçonnés par les autorités françaises de diffuser une idéologie panarabiste.

L’Algérien Ahmed Hachelef, étudiant aux Langues O’, s’occupe du catalogue arabe de Pathé Marconi. En 1947, directeur artistique chez Decca, il développe le catalogue Fiesta. Il va assurer pendant plus de vingt ans la direction artistique de Pathé Marconi. Il jouera également ce rôle à la radio où il réalisera des reportages et diffusera des concerts. Avec son frère, il organise des galas au cinéma Le Fagon, rue de la Grange-aux-Belles à Paris. Selon Driss El Yazami : «En peu de temps, il s’assure de ce qu’il appelait lui-même ‘un quasi-monopole du disque arabe’, soit en passant des contrats avec les maisons de disques spécialisées (Baïdaphone, Cairophone, La Voix de l’Orient, La Voix de l’Islam…), soit en enregistrant directement les très nombreux artistes dont il avait fait la connaissance.

En 1972, il se sépare de Pathé Marconi et crée sa propre société qui produira au total plus de cinq mille chansons» (in Migrance, n°8, Paris, 1995). On doit à cet Algérien les disques d’Oum Kalsoum, Abdelwahab, Asmahan, Farid El Atrache et la quasi-totalité des genres et des musiciens du Maghreb. Il édita une dizaine d’albums d’Oum Kalsoum (1926-1937) et de Mohamed Abdelwahab (1920-1939). La liquidation judiciaire du Club du disque arabe fut prononcée en 2004, quelques années après la mort de son fondateur, Ahmed Hachelef, qui a laissé une précieuse Anthologie de la musique arabe, 1906-1960 (Centre culturel Algérien/Publisud, Paris, 1993).
Dans les années quarante, un petit réseau de diffusion de musique arabe et maghrébine prend naissance dans les grandes métropoles urbaines qui connaissent une forte concentration d’immigrés maghrébins. Sauviat est l’un de ses premiers magasins à Barbès, tenu par des Auvergnats, qui se spécialisera dans ce genre musical. Pathé Marconi, qui produisait également des appareils ménagers, offrait 25 disques pour chaque phonographe vendu pour fidéliser la clientèle de ses autres produits. A Saint-Paul à Paris et à Marseille, les Arméniens se spécialisent dans la vente de disques de chanteurs maghrébins et arabes.

Parmi les premiers éditeurs de musiques maghrébines et arabes, Sid Ahmed Souleïmane qui crée La Voix du Globe en 1958. Cette maison  dispose, dans les années ‘60 à Oran, d’une usine de pressage (CAPRIC frères) qui sera vendue aux éditions Oasis d’Alger. Souleimane sera lui aussi, des années soixante à la fin des années quatre-vingts, l’un de ces passeurs de musiques dites des pays d’origine et de l’émigration. Dans les années ‘60, l’ancêtre du clip musical, le scopitone, va donner aux chanteurs et musiciens maghrébins et arabes une présence physique et une épaisseur culturelle qui oscille entre exotisme et tradition : «De 1963 à 1980, 250 bars fréquentés par des émigrés ont été équipés de scopitones, juke-box à images. Ces machines diffusaient des petits films musicaux produits et réalisés par une équipe française qui mettait en scène des chanteurs du Maghreb et du Machreq»

(Rachid Mokhtari, «Slimane Azem, Allaoua Zerrouki chantent Si Mohand U Mhand», Ed. Apic, Alger, 2005).
Dans les années ‘80, plusieurs éditeurs se spécialiseront dans les genres en vogue, principalement dans le quartier de Barbès à Paris, avant de décliner à la fin des années quatre-vingt-dix : MPCE (Khlifa), Bouciphone, La Voix du Globe, Triumph Music (kabyle), Fassiphone, Horizon Music (créé par un Suisse amoureux d’Oum Kalsoum), L’Etoile d’Evasion (Marseille), Dounia (Kahlaoui Tunsi),  Blue Silver, Declic, Aladin le Musicien, MLP...

La patrimonalisation de l’univers musical en Algérie est devenue urgente. Saluons à cet égard la série de coffrets produits par le ministère de la Culture qui rassemblent une grande partie des répertoires des grands interprètes algériens : El Anka, Blaoui, Guerrouabi, Dali, etc. ainsi que la série d’enregistrement des noubas des trois écoles. Mais on ne peut plus faire aujourd’hui l’économie d’une histoire de la production discographique. Les travaux pionniers de Ahmed Hachelef, ceux de Mehenna Mahfoufi, du Groupe Yafil, de Fayçal Benkalfat et de Baghdadi aux archives de la radio algérienne, ne peuvent prendre en charge la collecte, la sauvegarde, le classement et l’étude d’une immense production discographique couvrant plus d’un siècle. Il s’agit, de plus, d’identifier et de rassembler les musiques des artistes actuels qui, à travers les nouveaux supports, diffusent leur production. Avec la dématérialisation des supports, la multiplication des réseaux de diffusion, l’histoire culturelle des musiques d’Algérie s’écrit encore, mais autrement.            

 

Hadj Miliani (Professeur à l’Université Abdelhamid Ibn Badis de Mostaganem, Chef de projet PNR au CRASC : Champs culturels et mondialisations. Auteur de plusieurs ouvrages et contributions en sociologie culturelle)
 
 
 
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