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France. Polémique sur la dernière pièce de Mohamed Kacimi

Au-delà du Mal

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le 28.10.17 | 12h00 Réagissez

Alors qu’en 2015, certains le présentaient volontiers comme «islamophobe» après ses déboires journalistiques consécutifs aux attentats contre Charlie-Hebdo, tandis qu’Alain Finkielkraut l’encensait, le dramaturge Mohamed Kacimi est désormais accusé d’antisémitisme et d’apologie du terrorisme.  Comment un tel revirement à son sujet a-t-il été possible ?

Tout a commencé le 11 juillet dernier, lors du Festival de théâtre d’Avignon, où sa pièce consacrée aux derniers moments du terroriste Mohamed Merah, assassin de trois militaires et de quatre civils, dont trois enfants, était présentée dans le programme off. Intitulée Moi, la mort je l’aime comme vous aimez la vie, cette pièce a aussitôt suscité une volée d’attaques. Selon une dépêche AFP (12/07/17), la pièce était présentée par son auteur à partir d’une question : «Pourquoi notre société, qui fait désormais peu cas de l’humain, engendre-t-elle aujourd’hui de telles monstruosités ?» Mais de nombreuses personnes et organisations ont refusé d’admettre ce questionnement et, arguant de la manière dont la pièce y répond, elles sont même allées jusqu’à affirmer qu’on y «excusait» le djihadiste. De l’accusation d’excuse à celle de justification, les choses sont allées très vite.

Une pétition a été lancée alors. Les avocats des victimes de Merah ont demandé l’annulation des représentations. Il a été ensuite question d’une plainte du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA). Plus nuancé, le président d’Occitanie (région de Toulouse où Merah vivait et avait commis ses meurtres) du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), avait affirmé qu’il ne portait pas de «jugement sur les intentions de l’auteur, que je n’imagine pas autres que pédagogiques et bienveillantes» et ajoutant : «Mais tout ce qui participe à la notoriété et à la justification des actes de cet assassin est insupportable pour nous.»

L’affaire a pris ensuite une telle proportion que la ministre israélienne de la Culture est intervenue. Ecrivant à son homologue française, elle réclamait sur un ton impératif, sinon insultant : «Cette pièce doit être interdite et ne devrait être montrée sur aucune scène.» Plus loin : «La France a été l’objet, comme de nombreux autres pays, malheureusement, d’attaques terroristes terribles et brutales. Vous devriez donc faire de votre mieux pour arrêter les spectacles et pièces de théâtre susceptibles d’encourager les sentiments de pardon et de sympathie envers les terroristes.» Comment la ministre française a-t-elle reçu ce «vous devriez donc» ?

Se défendant, Kacimi a déclaré que la pièce montrait la «haine islamiste». Il a dû expliquer comment il avait travaillé en se basant notamment sur le verbatim des entretiens entre Merah et un officier du renseignement intérieur français. «J’ai conçu la pièce comme une fouille archéologique pour mettre sous les yeux du public [...] ce qu’est un processus de radicalisation», a-t-il ajouté. Il a également affirmé : «La figure de Merah, monstrueuse, cristallise à elle seule toute les haines et épouvantes de la société française : Arabe-musulman-algérien-beur-délinquant-racaille-tueur d’enfants juifs, assassin de soldats». Et encore : «A aucun moment, on ne peut parler d'empathie, mais il s'agissait de faire toucher du doigt la banalité du mal qu'incarne le personnage du terroriste.» Nous n’avons pas vu la pièce pour en juger par nous-mêmes, mais nous pouvons apprécier les arguments qui s’opposent ici.

La «banalité du mal» est une notion créée puis développée par la philosophe Hannah Arendt après avoir assisté au procès du nazi Eichmann en 1961 à Jérusalem.

Elle avait été aussi accusée de défendre le criminel, ce à quoi elle avait répondu «comprendre ne veut pas dire pardonner». Merah n’était pas Eichmann. Kacimi n’est pas Arendt. Mais n’est-ce pas en France, en 2006, que le roman du Franco-Américain Jonathan Littell, Les Bienveillantes a reçu le Goncourt et le grand Prix de l’Académie française et s’est vendu à 700 000 exemplaires dans la gloire de sa qualité indéniable. Le narrateur est un responsable nazi qui organise de manière scientifique le génocide des Juifs. Littell a déclaré à La Libre Belgique (28/09/06) : «La catégorie du mal est un résultat, pas une cause. Il n’existe pas de gens mauvais en soi, même votre Dutroux. Certes, ses actes sont mauvais, mais il n’est pas, lui, un Satan qui ferait le mal par plaisir. Ce qui est vrai pour le mal individuel l’est encore davantage pour le mal collectif quand le bourreau est entouré de gens qui lui renvoient l’image que ce qu’il fait est bien. Toutes les collectivités ont le pouvoir de faire le mal.» Mais Kacimi n’est pas Littell.  
 

Ameziane Ferhani
 
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