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Exposition . l’Homme jaune à Seen Art

Artivisme DZ

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le 20.05.17 | 12h00 Réagissez

 
	Photo : DR/babor dzayer par l'homme jaune
Photo : DR/babor dzayer par l'homme jaune

Au début, personne ne voulait de ce petit être jaune tout moche dans sa galerie, alors je dessinais sur du papier journal et j’exposais dans la rue», se souvient Yasser Ameur. Son personnage, créé en 2011, a fait du chemin depuis.

Les toiles de cet artiste de 28 ans, qui a adopté le pseudonyme de sa créature, s’exposent dans les capitales européennes de l’art contemporain. Si les galeristes hésitaient à exposer ces œuvres largement relayées sur la Toile, c’est aussi qu’elles sont porteuses d’un message politique et social.

L’homme jaune, c’est l’homme malade et désabusé d’une société en perte d’idéal. C’est aussi l’homme qui rit jaune devant les aberrations qui l’entourent. Usant de codes visuels ancrés dans les mémoires, L’homme jaune évoque la mascarade politique en Algérie et dans le monde, l’uniformisation de l’être humain par la société de consommation, la manipulation médiatique, le drame des guerres et des migrants, la situation de la femme…

Cela peut prendre par exemple la forme de Nedjma. Apparemment une variation sur le thème de «La Vierge à l’enfant». Vu de plus près, la Nedjma en question nourrit son enfant avec le pistolet d’un réservoir de gaz. Le message est on ne peut plus clair quant à la dépendance toxique à la «manne pétrolière». Le nom de Nedjma renvoie à son tour au personnage polysémique de Kateb Yacine. Chaque image de l’Homme jaune est ainsi un mélange de dépouillement graphique et de densité de références (algériennes ou mondiales). Si L’homme jaune a commencé à s’exposer dans la rue, il continue toujours de puiser son inspiration de la rue.

Plus précisément, des cafés populaires où Yasser réalise souvent ses croquis au milieu de ses inspirateurs. «Nous avons souvent un langage imagé. La première inspiration peut être une phrase ou une expression échangée dans un café populaire. Quand je dessine attablé dans un coin, les gens viennent souvent m’aborder. Ces non-initiés s’avèrent être de vrais artistes. Par la suite, cette première inspiration nourrit les œuvres que je réalise, parfois longtemps après, dans mon atelier», explique l’artiste.

Sous la signature de Yasser Ameur, l’artiste produit également des œuvres directement inspirées de scènes du quotidien : au café, dans la rue, dans l’intimité familiale… Si L’homme jaune s’est rapidement imposé, et peut-être éclipsé, cette œuvre plus «personnelle», c’est aussi que le public attendait un engagement plus direct. L’apparition de ce personnage dans les radars de l’art contemporain en 2011 coïncide avec le bouillonnement qui soulevait le monde arabe et qui se traduisait en Algérie par une série de questionnements autour du changement et de l’engagement. Cette situation de flottement, voire de malaise, n’a pas manqué d’interpeller une génération montante d’artistes en quête d’expressions authentiques.
 

C’est ainsi que l’art de rue a connu un véritable boom qui se poursuit aujourd’hui sous différentes formes de plus en plus élaborées. La toile (celle d’internet) est également venue démultiplier l’impact de ces initiatives artistiques qui touchent un autre public que les galeries et des musées (souvent réticents à l’idée d’exposer des œuvres polémiques). Plus que des modes d’expression, les canaux que sont la toile et la rue impliquent également une nouvelle approche du rapport entre l’artiste et son public, sa société.

Certes, l’art de rue n’est pas un phénomène nouveau sous nos cieux. On pensera par exemple aux nombreuses fresques de Mohammed Khadda durant les années 70’, peintre à l’engagement manifeste qui a vu le jour dans la ville de Mostaganem où vit Yasser Ameur. On ne manquera pas d’évoquer également les expéditions artistiques de Denis Martinez, dont Yasser Ameur a été l’assistant en 2012, avec ses étudiants des Beaux-arts (lire : Mûrs murs d’antan par A. Ferhani, El Watan du 18/03/2017). Mais l’approche de l’art de rue qui a émergé durant la dernière décennie est quelque peu différente. Aujourd’hui, nos artistes ne sont pas tant dans la démarche d’apporter l’art dans la rue. Il s’agit aussi souvent d’injecter les expressions, les ras-le-bol et les idéaux de la rue dans leur production artistique.

S’ils portent des pseudos (L’homme jaune, El Moustache, El Panchow, Sneak…), ce n’est pas tant pour se cacher mais pour mettre en avant la démarche artistique plutôt qu’une individualité. L’art de rue ne consiste plus seulement à montrer son travail au citoyen lambda, mais œuvrer plutôt à traduire en images clairement lisibles les préoccupations de ce citoyen. Le succès de la photo de rue peut également être interprété en ce sens (lire : entretien avec Youcef Krache, «Je propose des miroirs de la société», El Watan, 08/04/2017). Les idéaux de gauche qui animaient les pionniers laissent place à une conception plus désabusée et plus modeste d’une action artistique socialement engagée. Il ne s’agit plus tant de porter la parole du/au peuple, mais de s’exprimer au milieu de la société.

L’homme jaune annonce clairement la couleur avec son crédo Hna houma ntouma (Nous sommes vous). Dans un pays en proie au libéralisme sauvage, l’expérience du Pop Art a naturellement inspiré nos artistes. On peut même parler d’artivisme (mélange d’art et d’activisme) pour les plus engagés. La dynamique artistique de cette dernière décennie n’a sûrement pas fini de remodeler le paysage culturel. Elle reste à étudier pour en comprendre la démarche et la portée.

En quête d’un contact direct avec le public (le terme de concitoyens serait peut-être plus juste), Yasser Ameur multiplie les interventions dans des régions reculées, à l’image du festival Raconte-arts en Kabylie ou des ateliers à Tamanrasset. Il se tient ainsi à distance de l’embourgeoisement en œuvre dans le Pop Art et qui menace même le Street Art avec de prestigieuses commandes de par le monde. L’expérience algérienne en la matière porte encore la sincérité des commencements.

«Cette exposition dans une galerie algérienne me réjouit car c’est enfin une occasion de rencontrer mon public», se réjouit Yasser Ameur à propos de son exposition en cours à Alger. Il ne restera toutefois pas très longtemps dans la capitale car il préfère le calme de Mostaganem au tumulte algérois. En dépit de son succès européen, en Algérie L’homme jaune n’a été exposé jusque-là que dans des expositions collectives. Il a notamment participé à l’expo indépendante Picturie générale III à Alger en 2016 et sa Nedjma allaitant son enfant a fait sensation à l’ouverture du Musée d’art moderne d’Oran en mars dernier.

Cette expo individuelle à la galerie Seen Art est donc une première. On y découvre différentes facettes de L’homme jaune. Il y a les fameux détournements «Banksiens» d’œuvres universelles ou d’images marquantes (Le vieil homme en pleurs de Van Gogh devient Low battery avec un smartphone déchargé gisant à ses pieds ; les nus du Déjeuner sur l’herbe de Manet sont intégralement voilés ; le tristement célèbre torturé d’Abu Graïb est placé sur un écran de pub dans Audimat). D’autres tableaux sont proche de la caricature (dans Sama3 soutek un bulletin de vote jeté à la poubelle ; dans Censure, un manifestant tourne dans le minuscule cercle tracé par un policier) ou encore des images-programme un peu à la Magritte en ce qu’elles illustrent de façon décalée des concepts ou expressions (la terre est cassée pour faire une omelette dans Obsolescence programmée et un manège de pendus représente la Société du spectacle).

Le message, puisqu’il y en a un, est souvent exprimé au premier degré, il peut aussi passer par des jeux de mots visuels ou alors rester dans une ambiguïté poétique à l’image de La Traversée où des angelots transpercent de leurs flèches des personnages tentant de traverser une frontière barbelée. L’esthétique est assez minimaliste et les couleurs fortement contrastées. Le visuel de L’homme jaune se rapproche du graphisme et de la publicité. A tel point que des visiteurs demanderont si ces œuvres (pourtant peintes à la main) sont uniques ou ont été imprimées à plusieurs exemplaires. La large diffusion sur internet fait aussi que ces toiles ont d’abord été vues en virtuel.

A l’occasion de cette exposition, les toiles sortent enfin de la Toile et on les découvre, pour certaines, dans des formats imposants dans toute leur matérialité. Randa Tchikou, directrice de Seen Art et commissaire de l’expo, affiche sa satisfaction. Elle estime que le meilleur démenti aux rumeurs de censure colportées outre-Méditerranée est d’ouvrir les portes des galeries aux nouvelles expressions artistiques qui bousculent nos habitudes. L’artiste considère lui-même que son premier public est en Algérie. Metteur en images des mots de ses inspirateurs, c’est d’abord à sa propre société que Yasser Ameur, alias L’homme jaune, souhaite donner à voir et à penser.
 

SEEN ART GALLERY : UN LIEU, UN BUT

Située dans un quartier résidentiel des hauteurs d’Alger, la petite galerie Seen Art commence à faire son trou dans le paysage artistique algérien. Créé en 2016, cet espace fait le pari de l’art contemporain. «Il ne s’agit pas seulement d’exposer de jeunes artistes. Vous trouverez des artistes de tous âges chez nous. Il s’agit surtout de donner à voir du nouveau.

Cela a par exemple été le cas avec une récente expo de sculpture, une discipline sous-représentée dans les galeries. Et puis, même quand on expose un artiste déjà bien connu, nous l’invitons à présenter un projet original ou une facette peu explorée de son art. Et puis il y a évidemment de jeunes artistes qui font leur première expo individuelle avec nous. A chaque fois, le but est de montrer de nouvelles choses», explique la directrice Randa Tchikou, rencontrée à la galerie avec son mari qui partage la même passion de l’art contemporain. «C’est une affaire familiale et même les enfants nous aident ! » assure-t-il.

Dans un marché de l’art algérien peu lisible, l’initiative d’ouvrir une galerie d’art contemporain est audacieuse. Bien des acheteurs cherchent encore des scènes folkloriques à la sauce orientaliste, voire des copies de Dinet. Nous sommes à des années lumière des petits monstres colorés de Bardi ou des dessins introspectifs de Amar Briki, tous deux exposés chez Seen Art. Pourtant, il existe bel et bien un public algérien pour l’art contemporain. Non seulement un public, mais aussi des collectionneurs. «Nous avons par exemple de jeunes entrepreneurs qui sont friands d’art contemporain.

Certains allaient même en Europe pour trouver leur bonheur. Exposer de l’art contemporain dans son entreprise donne une touche de modernité», constate Mme Tchikou. Loin de se cantonner à la vocation marchande, cette galerie a aussi l’intérêt d’accueillir chaleureusement un large public, à l’image des élèves de l’école voisine qui passent leurs mardis après-midi dans la galerie.

Walid Bouchakour
 
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