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Akli Moussouni. Ingénieur agronome

«Une filière d’importation déstabilisée par les licences»

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le 17.07.17 | 12h00 Réagissez

Devant la complexité de ce contexte, l’expert agronome Akli Moussouni revient dans cet entretien avec plus d’éclairage sur une «filière d’importation qu’on tente de réorganiser à tout prix à travers des licences d’importation».

- Les nouvelles procédures d’importation à travers des licences sont-elles en mesure de stabiliser l’approvisionnement des cheptels en aliment ?

Il y a lieu de préciser que le cheptel animal algérien n’est pas identifié avec précision en termes de statistiques. Le caractère informel de son élevage, la méconnaissance réelle de sa taille, conjugués à l’anarchie de sa gestion sont à l’origine de tous les problèmes d’instabilité totale des filières animales. L’aberration réside dans l’aviculture érigée en filière alors qu’elle dépend entièrement d’intrants importés.

Au lieu d’engager en priorité des actions pour réduire cette terrible dépendance, on s’attaque à des monopoles d’importation privés désignés comme boucs émissaires. La restructuration récente de l’Office national de l’aliment de bétail (ONAB) qui a l’air d’une décapitation administrative sans précédent de toutes les filiales et la récupération du monopole d’importation pour le compte de cet office.

Ce dernier est incapable de gérer l’approvisionnement des éleveurs du fait qu’il ne dispose ni des moyens de stockage ni de l’organisation en mesure de dispatcher le volume faramineux qu’on lui a attribués. Ce qui engendrera à coup sûr une spéculation sans précédent qui a déjà dopé de 30% le prix du maïs, au moment où il est réduit de près de 10% sur le marché mondial.

L’idée de monopoliser l’abattage des viandes blanches dans le même scénario du projet des 3 fameux abattoirs des viandes rouges et celui de construire des marchés de gros pour les légumes et fruits, s’inscrit à contre-courant de la logique du développement des circuits de distribution qui doivent se faire dans le cas de notre pays à travers des structures organisées capables d’impliquer les opérateurs privés de proximité. Ce n’est que de cette façon qu’on peut évacuer le caractère informel, spéculatif, anarchique, incertain et partial qui colle aux circuits de distribution aussi bien des intrants que du produit final.

- Pourtant, il y a eu des tentatives de produire des fourrages au sud du pays ; qu’est-il advenue de cette action ?

Effectivement, l’ensilage du maïs vert a fait son entrée récemment à travers une prestation de service aux agriculteurs nouvellement installés. Les 1res récoltes ont eu lieu, je crois, 2015 à travers des semblants de partenariats avec quelques fermes naissantes. Des ensileuses par enrubannage performantes ont été acquises, d’une valeur dépassant 30 millions de dinars l’unité. Cette expérience a été élargie timidement à l’ensilage de luzerne, mais elle est venue malheureusement au moment où le cheptel vache laitière a été dilapidé par une succession d’épidémies incontrôlées.

On a donc importé de nouvelles façons d’alimenter le cheptel, sans pour autant préparer culturellement l’éleveur à un changement de sa manière de nourrir ses bêtes. Quant à la production du maïs grain, nerf de la guerre en question, l’ONAB a toujours refusé d’entériner un contrat ferme avec ces nouveaux fermiers dont les premières actions très encourageantes au plan agro-économique sont appréciables pour avoir obtenu des rendements de 90 à 110 qx/ha. Mais hélas, cette action a été engagée, comme toujours, dans l’incohérence.

L’ONAB, censé être la destination finale de cette production, n’a pu honorer ses engagements avec les producteurs. Ce qui nous rappelle la triste histoire de la tomate industrielle jamais résolue. Sans parler de la problématique des nappes sahariennes, non renouvelables, sur lesquelles aucune expertise n’a été menée pour contenir la remontée des sels et rationaliser leur exploitation, cette tentative de produire national s’est transformée en pétard mouillé. La filière céréales s’est disloquée davantage en l’impliquant dans l’alimentation animale.

- La problématique de l’alimentation animale est donc liée au contexte de la filière céréales dans son ensemble...

Absolument, d’autant plus que la faiblesse des rendements en orge, mais aussi la spéculation autour de la fourniture du grain aux minoteries ont fait que toutes les parties agissent autour du gain rapide au lieu de s’impliquer ensemble dans la construction de cette filière. L’éleveur, sans aucune protection, est livré à un marché instable et imprévisible d’un produit douteux. Le cas édifiant, c’est l’attribution démesurée du soutien de l’Etat en faveur des producteurs de semences dont la sélection a été toujours entachée de favoritisme.

Pire que ça, la CNCC ne tire pas les leçons des résultats parfois positifs en termes d’adaptation de certaines variétés d’orge et blé à des contextes pédologiques et naturels. Par ailleurs, la très faible fertilisation des sols, déjà pauvre par rapport à la faible présence de matière (moins de 1%), en plus de l’acquisition de matériel aratoire (moissonneuses-batteuses) dont les pertes de récoltes atteignent parfois 30%.

Par ailleurs, la décadence de la steppe, qui fournit moins de 10 unités fourragères en termes de pâturage, faisant que le mouton des hauts-Plateaux est soumis à un déséquilibre alimentaire. Souvenez-vous des milliers de carcasses du mouton de l’Aïd 2016 dont la viande a tourné si vite en l’absence de composés minéraux vitaminés traditionnellement tirés des parcours naturels riches.

- C’est donc une carence de qualité qui s’ajoute à la problématique ?

La spéculation orchestrée par les fabricants d’aliments sur la formulation destinée à la volaille en particulier consiste dans bien des cas à remplacer une part importante du maïs et soja par l’orge. Aussi, les CMV, importés dans leur presque totalité, sont achetés à des prix exorbitants (150 Da /kg et plus), donc introduits en infimes quantités dans la composante de l’aliment. Ce qui fait que le poids 2,8 kg, exigible sur le marché du poulet, n’est atteint qu’après une période d’élevage de 65 jours, alors qu’il n’est que de 40 jours sous d’autres cieux.

Par ailleurs, le non-respect des normes de stockage, de la transformation et du transport de l’aliment font que celui-ci présente généralement des défauts majeurs, comme la présence de champignons et autres moisissures, en plus de la poussière provenant de l’environnement. Cette défaillance s’accumule à la mauvaise qualité de l’aliment, générant à son tour une perte d’environ 25% du poids censé être atteint à l’étape finale.

- Face à ce constat, que préconisez-vous alors comme solutions ?

La production dite «nationale» d’environ 700 000 tonnes (toutes viandes confondues) est non seulement une filière d’importation, mais en plus elle est loin de permettre d’élever le niveau de consommation en protéines animales. Les actions superficielles engagées jusqu’alors ne s’inscrivent dans aucune logique d’amélioration de cette situation ni en termes de qualité ni du prix, au moment où nous assistons à une demande de plus en plus forte par rapport à une offre de plus en plus faible du secteur agricole.

Le sacrifice du mouton de l’Aïd, abandonné de plus ou organisé en commun est un exemple édifiant de la crise de la protéine animale qui se profile à l’horizon. L’action du gouvernement, telle qu’engagée, ne fait que déstabiliser davantage un contexte de tout temps fragile. La complexité de cette problématique est donc profonde, faisant que la réduction de cette terrible dépendance ne peut être réussie qu’à travers la recomposition totale de la filière céréale autour de la destination de ses productions.

Cette démarche fait appel, inévitablement, à la réorganisation de tous les segments concernés autour des volontés extraordinaires à investir au sud du pays (en particulier par rapport à l’alimentation animale). En étant la mère de toutes les autres filières, en particulier le lait et les viandes, on est dans l’obligation, sans état d’âme, de revoir les mécanismes de soutien de l’Etat (finance, fiscalité et réglementations environnementales).

Aussi, la diversification de l’alimentation animale peut être envisagée à travers la diversification des cheptels et la mise en place des industries de recyclage de la matière organique résiduelle à transformer en alimentation animale et la fertilisation des sols. Le développement de l’industrie biochimique pour la production des enzymes, des CMV et autres fertilisants organiques peut être à la portée du savoir-faire national.

La disponibilité effective des ateliers mécaniques de performance et du génie électrique et électronique peut autoriser le montage d’une filière nationale d’agro-industrie. La priorité résiderait donc non pas dans la réorganisation des importations, mais dans celle des opérateurs, toutes disciplines confondues, autour d’objectifs économiques à préciser et pour lesquels, encore une fois, il n’y a pas lieu, ni d’improviser ni de tâtonner.

Amar Fedjkhi
 
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