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19 Mars 1962 : Les Accords d’Evian

La caution de la Suisse

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le 19.03.17 | 12h00 Réagissez

 
	La délégation du GPRA à Evian : de gauche à droite ; Ahmed Bencherif, Ali Mendjeli, Tayeb Boulahrouf, Belkacem Krim, Saad Dahleb (on ne voit que le bout de son profil), Ahmed Francis, Réda Malek, Mohamed Benyahia, (derrière lui on aperçoit un bout du profil de Ali Boumendjel)
La délégation du GPRA à Evian : de gauche à...

«La seule chose qui permet au mal de triompher est l’inaction des hommes de bien.»
Edmund Burke (homme politique et philosophe irlandais, 1729/1797)



Le peuple suisse peut être fier […] d’incarner dans un monde agité et furieux une vocation internationale d’ordre et de service. Si la Suisse n’existait pas, la civilisation occidentale aurait besoin qu’on l’inventât, non seulement comme utile, mais comme exemplaire», lit-on dans l’édition du quotidien français Le Monde du 15 mars 1962.

En effet, la médiation de la Suisse dans les longues péripéties des tractations algéro-françaises ne semble pas avoir suscité dans notre pays le mouvement de gratitude, ou du moins la reconnaissance qu’elle mérite. Son rôle de facilitateur est considérable et a commencé bien avant les négociations, officieuses d’abord puis officielles. Pourtant, un sérieux dilemme y était omniprésent : jusqu’à quel point la Confédération helvétique pouvait-elle tolérer sur son sol les activités des militants du FLN en guerre sans froisser son puissant voisin et sans compromettre ses relations avec l’Egypte de Nasser qui «gérait» à l’époque les activités des nationalistes algériens ?

Pourtant, les premières rencontres entre les représentants du GPRA et ceux du gouvernement français auront lieu à Genève à la fin des années 50’. Elles aboutiront, grâce aux bons offices de la Confédération helvétique, à la signature des Accords d’Evian qui mettront fin le 19 mars 1962 à 130 années de colonisation de peuplement avec son lot d’un million et demi de martyrs, de veuves, d’orphelins et d’un pays à reconstruire.

Retour sur la facilitation de la Suisse pour rapprocher les deux belligérants et mettre fin à ce conflit dévastateur.

Du choc des consciences

Le 23 mars 1957, le Procureur de la Confédération, René Dubois, empêtré dans une sale affaire d’espionnage, se tire une balle dans la tête. Ce haut fonctionnaire du pouvoir judiciaire fédéral suisse avait remis au colonel Marcel Mercier, des services secrets français (qui se faisait passer pour un agent commercial de l’ambassade de France en Suisse), des renseignements confidentiels : résultats d’écoutes téléphoniques échangées entre la Mission égyptienne en Suisse et le ministère des Affaires étrangères égyptien, canal par lequel passaient nombre de communications entre responsables du FLN, ainsi que des rapports confidentiels sur des militants algériens, des fournisseurs d’armes du FLN et des mouvements d’argent au bénéfice de la Révolution algérienne.

L’affaire ébranle la diplomatie officielle et l’opinion publique suisses. Le scandale est énorme. Les multiples et profondes relations de bon voisinage franco-suisses en prennent un coup. Désormais, les Suisses auront des positions moins défavorables à la cause algérienne et des journalistes, à l’image de Charles-Henri Favrod de La Gazette de Lausanne, Marie Madeleine Brumagne et leur collègue de la radio Jean-Pierre Goretta souligneront la réalité d’une guerre d’indépendance que la thèse officielle française s’efforce de réduire à du terrorisme et du banditisme. Mieux encore, le 21 mai 1957, le chef du DFP(1), Max Petitpierre, plaide pour une politique suisse de coopération dans le contexte de la nécessaire décolonisation et affirme : «L’aide aux pays sous-développés doit remplacer le lien colonial. La Suisse est bien placée pour participer à cette action. Elle n’a jamais été une puissance coloniale.

Elle ne peut ainsi pas être suspectée d’impérialisme ou d’avoir des arrière-pensées politiques. Nous avons donc des possibilités d’action absolument désintéressée. Nous devons les utiliser». La messe est dite. La Suisse démontrera quelques années plus tard l’exemplarité de sa politique active de neutralité dans le conflit algéro-français.

De la «Paix des braves» aux balbutiements des premiers pourparlers

Le déclenchement de la lutte armée le 1er novembre 1954 entraîne une longue série d’horreurs et d’atrocités. Dès l’année 1956, plusieurs tentatives pour mettre fin à cette guerre sont entreprises au nord et au sud de la Méditerranée, mais se heurteront à l’imbroglio des obstacles et des passions.

La constitution et la proclamation du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), le 19 septembre 1958, sonnait la restauration de la souveraineté algérienne. Une trentaine de pays reconnurent le GPRA qui développera une politique extérieure très efficace et convaincante. «La diplomatie du FLN (…) réussit non seulement à internationaliser le problème algérien, mais à obtenir une aide financière, militaire et politique qui contraignit la France à négocier», notait Charles-
Robert Ageron.(2) Cette diplomatie de guerre maintiendra ainsi une pression internationale qui obligera le général de Gaulle à une évolution graduelle : le 23 octobre 1958, il ‘‘offre’’ sa «paix des braves», ensuite il se prononce pour l’autodétermination de l’Algérie le 16 septembre 1959.

Le 14 juin, il parle de l’«Algérie algérienne» et encourage des entretiens avec des représentants du FLN à Melun du 24 au 29 juin 1960, mais qui aboutissent à un échec. Le 4 novembre 1960, il finit par évoquer la «République algérienne».
Un mois plus tard, le 11 décembre 1960, ce sont les Algériens qui investissent la rue et démontrent magistralement aux autorités coloniales, d’abord, et à l’opinion internationale que le Peuple réclame l’Indépendance et que le FLN était son seul et unique représentant. Cent douze morts et des centaines de blessés, c’était le bilan des victimes de cet événement majeur, qui aboutira à l’adoption par l’ONU de la résolution afro-asiatique reconnaissant le droit à l’autodétermination du peuple algérien. L’ouverture des négociations franco-algériennes s’impose, mais la France s’obstine à ne reconnaître de légitimité ni au FLN ni au GPRA. Elle négociera donc secrètement en cherchant un médiateur neutre et discret.

Le test de la crédibilité

Au mois d’avril 1959, le président du GPRA, Ferhat Abbas, qui croit savoir que le général de Gaulle serait favorable à des négociations qui pourraient avoir lieu en Suisse ou en Espagne, manifeste le souhait de rencontrer un diplomate suisse au Caire.

Jean-Louis Pahut, ambassadeur suisse en Egypte, délègue un de ses collaborateurs qui rencontre Ferhat Abbas. Ce dernier explique sa préférence pour la Suisse «car il a une grande confiance dans les services suisses de sécurité ainsi que dans les dispositions que les autorités helvétiques prendraient pour assurer à cette rencontre le secret nécessaire».(3)
Pour rappel, le président du GPRA avait séjourné à plusieurs reprises en suisse, y compris pour des raisons familiales sans y être inquiété.

Fin 1960, un avocat du barreau de Genève, Me Nicolet et le secrétaire général de l’Association internationale des juristes, Me Lalive, contactent le représentant du GPRA à Rome, Tayeb Boulahrouf, qui avait auparavant séjourné à Lausanne. Ils lui demandent d’intercéder auprès du chef du gouvernement guinéen Ahmed Sékou Touré afin d’obtenir la libération d’un ressortissant suisse. Sékou Touré intercède favorablement à la sollicitation du GPRA et finit par libérer le prisonnier. La crédibilité des Algériens chez les suisses n’est plus à démontrer. C’est ainsi que Me Nicolet fait des démarches à Berne et arrive à faire rencontrer Tayeb Boulahrouf, représentant du FLN, avec Olivier Long le 23 décembre 1960.

Le diplomate suisse, O. Long, enchanté par la franchise et la sagesse de son interlocuteur, transmet à ses amis français la proposition algérienne. Avec l’accord du chef du DPF, M. Petitpierre, Olivier Long rencontre secrètement Louis Joxe, ministre d’Etat chargé des affaires algériennes. Ce fut le 10 janvier 1961 à Paris. Il faut signaler que le diplomate suisse entretien des relations personnelles avec L. Joxe qui remontent à plusieurs années et se fondent même sur des liens familiaux.

Au mois de février 1961, deux rencontres en terre suisse auront lieu. La première à Genève entre Claude Chayet, haut fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères et Saad Dahleb, chef de la diplomatie du GPRA. La deuxième, le 20 février, Georges Pompidou et Bruno de Leusse (directeur au ministère des Affaires étrangères et détaché auprès de Louis Joxe) délégués par de Gaulle, discutent à Lucerne avec Tayeb Boulahrouf et Ahmed Boumendjel. Ils se retrouveront encore une fois le 5 mars 1961 à Neuchâtel. Olivier Long et son compatriote G. Bucher se chargent de la sécurité et du secret des entretiens, sans toutefois participer à la rencontre. Leur intervention se limitera, après avoir entendu séparément les deux belligérants, à la formulation des propositions pour surmonter les obstacles, dissiper les méfiances et ouvrir la possibilité de négociations politiques.

Des rencontres clandestines aux négociations officielles

Ainsi et dans le cadre de la facilitation des pourparlers algéro-français, l’ambassade suisse à Tunis est destinataire, en date du 20 mars de la même année, d’un télégramme secret du DPF «pour adopter une attitude compréhensive vis-à-vis des membres du GPRA et de renoncer à exiger des renseignements précis sur les motifs et les dates des voyages des personnes dont le GPRA prend la responsabilité».

De rencontres secrètes en négociations officieuses, la France et le GPRA finissent par accepter de négocier officiellement à partir du 20 mai 1961 à Evian, à l’hôtel du Parc. Le moment est solennel et symbolique. Il scelle la fin d’une époque pour la France en Algérie et le début d’une ère nouvelle pour le peuple algérien. Les Français exigeaient que la conférence se déroule sur le territoire national, et les Algériens de résider en terrain neutre, en Suisse. Les autorités helvétiques se chargeront du transport par hélicoptère des représentants du GPRA et assureront leur sécurité. Malheureusement, après cinq mois d’âpres discussions, les négociations sont rompues. La diplomatie «secrète» reprend le pas sur la diplomatie officielle, et c’est dans un chalet jurassien, aux Rousses — toujours à la frontière franco-suisse — que les tractations reprennent. Le 18 mars 1962, enfin, Louis Joxe et Krim Belkacem signent à Evian les accords qui mettent fin à sept ans de guerre et à 130 ans de colonisation.

Epilogue :

Dès ses débuts, la Guerre d’Algérie a des effets sur le territoire helvétique : la répression féroce des autorités coloniales incitera des militants indépendantistes algériens à se replier en Suisse. Les membres du GPRA continuent leur offensive diplomatique à partir de la Confédération helvétique malgré les menaces de Michel Debré qui met à contribution l’ensemble du personnel consulaire, estimant que la France ne peut admettre sans protester que ses «amis ou alliés tolèrent la présence sur leur sol, même pour de courts séjours, des chefs d’un prétendu “gouvernement” qui se déclare en guerre contre la France». Il instruit les chefs de missions diplomatiques d’intervenir auprès du pays hôte afin que soit déclarés «indésirables et refoulés» tous les représentants du FLN.

Mais les prises de position des partis et mouvements politiques, de l’Eglise, de la presse des groupes de citoyens suisses à l’égard de la Révolution algérienne (sensibilisées notamment par les méthodes utilisées par l’armée française : destruction de douars, regroupement de populations dans de véritables camps de concentration, et surtout l’usage systématique de la torture) défieront les menaces voilées des autorités coloniales et détermineront la position de la Suisse officielle pour la Paix.

Il s’est ainsi constitué un réseau formé d’un faisceau d’engagements individuels liés à des trajectoires personnelles. C’est la bataille de l’information qui commença dès 1955 en France avec le fameux éditorial dans France-Observateur de Claude Bourdet «Votre Gestapo d’Algérie».

Des articles dénonciateurs des exactions de l’armée coloniale française dans Témoignages Chrétiens, Esprit, les temps modernes et L’Express furent interdits de publication. Les ouvrages tels que La Gangrène, La Pacification, La Question et Les Disparus frappés de saisie en France furent réimprimés et diffusés par les Editions de la Cité de Nils Anderson à Lausanne, en Suisse.

Lausanne devient la plaque tournante du FLN (en janvier 1956 déjà, Tayeb Boulahrouf, responsable du FLN, s’installe à Lausanne et transforme son hôtel, l’Hôtel Orient, en siège officieux du FLN), allait jouer un rôle de premier ordre dans la bataille de l’information : les ouvrages édités par les Editions La Cité, les émissions de Radio-Lausanne, les articles de CH.-H.Favrod vont contribuer aisément et de façon décisive à la prise de conscience d’une opinion publique généralement désinformée par certains titres français pro-Algérie française.
Le Mouvement démocratique étudiant (MDE) répandra ces informations écrites auprès de l’opinion et singulièrement le milieu estudiantin à travers leur bulletin Voix universitaires et Bulletin d’Information Anticolonialiste.

Le réseau de Francis Jeanson et Henri Curiel, appelé communément ‘‘porteurs de valises’’, développera ses activités en terre suisse.A l’imprimerie la Coopi à Yverdon était imprimé clandestinement le journal La résistance algérienne qui deviendra plus tard El Moudjahid pour être diffusé en France. C’est en fait par Jean Mayerat que le scandale arrive : président du conseil communal de la ville d’Yverdon, il s’engage aux côtés du FLN. A l’été 1960, il est chargé de transporter vers la France des exemplaires du journal El Moudjahid. Arrêté après avoir traversé la frontière, il est emmené à la prison de Besançon avant d’être présenté au juge qui le condamne à un an de prison. Le texte de la Plate-forme de la Soummam sera imprimé dans l’imprimerie d’Henri Cornaz,(4) en Suisse.

Les cotisations versées par les Algériens résidant en France sont transférées par le FLN en Suisse. Elles constitueront le «trésor du FLN» qui, après l’indépendance, fera couler beaucoup d’encre à propos de la destination de cet argent.

Le rôle exceptionnellement actif qu’aura joué la Suisse pour ‘‘imposer’’ la Paix en Algérie est loin des calculs économiques, habituellement si déterminants. Il a été bel et bien l’engagement des autorités helvétiques à la faveur de l’opinion publique «bousculée» par des prises de position d’intellectuels suisses en faveur de la décolonisation.

Malheureusement, à l’indépendance, les hommes qui se retrouvent à la barre de l’Algérie ne sont pas ceux qui ont négocié et signé les accords d’Evian. Les relations algéro-suisses ne seront pas à la hauteur de ce qui était attendu. La nationalisation des biens des Suisses en Algérie, la question du trésor du FLN, et enfin la présence en Suisse d’opposants algériens empoisonneront les rapports entre la Suisse et l’Algérie jusqu’à la fin des années soixante-dix. Aujourd’hui, les relations sont paisibles.

 

Par : Hanafi Si Larbi

hanafisilarbi@gmail.com


Notes :

1)- Département Politique Fédéral (dès 1979 ; Département Fédéral des Affaires étrangères).
2)- Postface, in: Mohammed HARBI, Les archives de la révolution algérienne, (Ed.J.A) Paris 1981.
3)- Télégramme de l’Ambassadeur suisse J-L Pahut au chef du DFP, M. Petitpierre.
4)- Henri CORNAZ : «L’imprimeur du FLN», comme le qualifiait la police suisse à l’époque, avait proposé en septembre 2005 aux autorités algériennes de leur céder sa collection qui comprenait de nombreux originaux de la résistance algérienne qu’il avait patiemment mis sous presse dès 1956 dans ses locaux à Yverdon. Les plaques qui ont servi à reproduire la «plate-forme de la Soummam», l’acte fondateur de l’Etat algérien, un texte écrit en français le 20 août 1956 à Ifri par les chefs de la révolution Larbi Ben M’Hidi, Krim Belkacem, Abane Ramdane, Lakhdar Bentobbal… faisait partie de ce lot d’archives qu’il voulait léguer gracieusement. Aucune suite ne lui sera réservée. Cornaz décèdera en 2008 .Ses obsèques seront elles aussi un moment de solidarité .Son épouse , dans l’avis de faire-part , mentionnera : « En lieu et place de fleurs, vous pouvez penser au Centre Social Protestant, Lausanne, CCP 106214362… »

Sources :

-Documents Diplomatiques Suisses -base de données électroniques DoDiS, (http://www.dodis.ch)
-Mission accomplie -Saad DAHLAB – Editions Dahlab- Octobre 1990
-Les Accords d’Evian – Benyoucef BENKHEDDA – Paris 1986
-Algérie 1962, la guerre est finie - Jean LACOUTURE – Bruxelles 2002 (2ème édition)
-Histoire de la guerre d’Algérie (1954/1962) – Benjamin STORA – Paris 2002
-Et l’Algérie se libéra 1954/1962 –Mahfoud KADDACHE - Edif 2000- mars 2003
 - La gauche suisse et la guerre d’Algérie - étude du politologue Pascal HOLENWEG –
 - Pierre Jeanneret, «Le Mouvement démocratique des étudiants», in Contestations et Mouvements 1960-1980. pp. 43-84
 -Amiri Linda, « Les espaces de voisinage dans les conflits de décolonisation : le cas de la Suisse pendant la guerre d’indépendance algérienne », Matériaux pour l’histoire de notre temps.
 

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