le 13.02.12 | 01h00 Réagissez
De nombreux économistes, journalistes, analystes et simples citoyens formulent et exposent périodiquement leurs idées sur des sujets d’intérêt général. Ceci est saint. On ne sait jamais d’où peut provenir une idée salvatrice. Les nations et les entreprises qui réussissent le mieux mobilisent toute l’intelligence dont elles disposent. Elles utilisent beaucoup plus les cerveaux de tous leurs membres, que leurs simples bras. Il y a beaucoup de règles de communication à respecter pour que l’opération soit fructueuse. Mais ceci ne constitue point notre objet. La question que l’on se pose est la suivante : doit-on avoir un modèle économique en tête pour formuler de bonnes propositions ? Le modèle devrait être un type d’économie qui fonctionne relativement bien ; et qui a bel et bien existé, ou un système dont il convient d’élaborer les détails de fonctionnement pour prouver sa viabilité.
La plupart des analystes dans notre pays s’orientent vers un consensus économique qui ne dit pas son nom. En examinant méticuleusement les orientations de nos différents analystes, on se rend compte que l’objectif retenu prend de plus en plus forme : on préconise inlassablement une économie de marché sociale proche des modèles des pays scandinaves, Malaisie, ou ce qu’il est convenu d’appeler l’économie de marché sociale (en tenant compte des différences culturelles, historiques et religieuse). Les valeurs prônées par nos analystes sont : une société plus égalitaire, une participation de tous les acteurs au processus de développement, une éducation, une santé et un système de transport de qualité, des transferts sociaux importants et un climat des affaires favorable à un entreprenariat ouvert à tout détenteur d’idée et non seulement aux possesseurs de capital. Mais comment y parvenir ? C’est à ce niveau-là que les dissensions et les modes opératoires divergent.
Le danger de raisonner sans modèle
Il est heureux de constater que la vaste majorité des économistes est plutôt d’accord sur les objectifs économiques et sociaux. Le débat sur les modes opératoires est saint et normal. Mais ceci n’implique nullement l’existence d’exceptions. Cependant, le gros de nos problèmes provient de la classe et des partis politiques. Leurs analyses n’ont, en général, aucun référentiel. On ne peut pas se revendiquer de l’économie de marché tout en préconisant d’éviter toute faillite pour toute entreprise publique même non stratégique (tels que le bâtiment, l’agroalimentaire, l’hôtellerie et le tourisme).
Il est également étonnant de vouloir résoudre le problème de l’emploi avec un secteur bancaire qui utilise les ressources des citoyens pour financer surtout l’importation de biens de consommation finaux. On ne peut pas prôner l’économie de marché sans développer un secteur privé minoritaire dans des activités comme la formation et la santé, même si le gros des opérations dans ces secteurs relève du secteur public. Il y a une quantité impressionnante d’idées fausses détenues par des milieux politiques qui pourtant se revendiquent d’une économie de marché sociale. Tout comme on ne peut pas se revendiquer d’une économie de marché régulée tout en préconisant de s’ouvrir aux IDE tous azimuts sans processus d’orientation et de contrôle.
Il est intéressant de se demander pourquoi nous aboutissons à ces contradictions.
La raison essentielle est due au fait que ces analystes n’ont aucun modèle concret ou système économique intégral et cohérent. Ils font des propositions en fonction de rêves, de souhaits inaccessibles, de désirs certes nobles, mais impossibles à réaliser. Souhaiter une économie de marché sans faillite en est un exemple. Nous avons pourtant des partis qui préconisent ceci. Mais cette manière de procéder existe dans quel pays ? Aucune économie de marché efficace ne fonctionne ainsi. Il est dangereux de faire des recommandations uniquement en fonction de ses rêves, sans référence à ce qui est possible. Si une option n’existe nulle part dans les pays «modèles» c’est que la probabilité de le faire est très minime. Il faut alors approfondir les coûts-bénéfices de l’opération.
L’idée peut être noble, populaire, désirable, mais elle est souvent irréalisable. On peut proposer un autre exemple. On ne peut pas souhaiter une économie de marché sociale et défendre une ouverture sans contrôle et sans orientation des mouvements de capitaux. On pourrait avoir des investissements spéculatifs dans l’immobilier et dans des effets financiers volatiles qui vont ruiner l’économie productive et l’épargne des citoyens.
Dans quel pays «modèle» d’économie de marché sociale tolère-t-on des activités spéculatives de tous bords ?
Il est dangereux de raisonner uniquement sur la base de ses rêves et de ses objectifs à soi. Il est fort utile d’avoir un modèle. On évite beaucoup d’erreurs de politique économique. On corrige les nuances. Par exemple, en termes de politique de logement, dire qu’en Algérie l’Etat doit donner un logement gratuit, types HLM actuels, à chaque citoyen nécessiteux est un non-sens. C’est un objectif impossible, noble certes, mais impossible à réaliser avec la productivité et les politiques économiques actuelles. Mais stipuler que chaque Algérien a le droit d’être logé est possible (subventions de loyer, constructions de logements sociaux beaucoup moins coûteux que les HLM actuels). Dans quel modèle a-t-on résolu le problème avec des dons gratuits de logements ? Par contre, on en a beaucoup où les subventions de loyer ont contribué grandement à alléger le problème. Lorsqu’on veut greffer ses rêves sur la réalité, on déforme la nature des politiques économiques souhaitées.
Quelques dangers des modèles
Tout a un prix. Utiliser des modèles d’économie pour analyser et formuler des recommandations est souvent judicieux. Cela nous permet d’éviter de raisonner en vase clos. Mais il y a un bémol. Les critiques ont raison de relever l’importance de prendre en considération les dimensions culturelle et historique. Avoir un modèle n’implique guère que l’on puisse aveuglément transposer toutes les dispositions et les mécanismes en vigueur dans le pays que l’on désire imiter. Il est hors de question de développer dans ce contexte les approches méthodologiques pour détecter ce qui est transposable, sous quelles conditions et ce qui ne l’est pas. On arrive souvent, tant bien que mal, à faire ce genre de discernement. Il faut donc être vigilant et ne pas vouloir en faire du «copier-coller» lorsqu’il s’agit de projets de sociétés.
Par ailleurs, les différents choix économiques sont en partie fonction des cultures locales. Par exemple, il est relativement aisé pour nos compatriotes algériens de critiquer le modèle anglo-saxon. Certes, il ne nous convient guère. Il n’a aucune chance d’être greffé efficacement sur notre tissu économique et social. Nous avons une culture trop distante de ces pays pour pouvoir vivre avec un tel système. Mais beaucoup d’analystes pensent que ce système est beaucoup plus proche des caractéristiques de la culture américaine : individualisme, prise de risque et approbation de plus d’inégalités sociales. Avant de parler de mutations profondes de ce système, il va falloir remettre en cause ses soubassements culturels et historiques.
C’est beaucoup plus compliqué qu’une simple évolution des politiques économiques. Les spécialistes en sciences humaines savent qu’il est beaucoup plus compliqué de faire évoluer les perceptions, les idées reçues, la manière d’être et de penser que les lois et les institutions. De surcroît, lorsque de puissants lobbies financiers pèsent de tout leurs poids sur les décisions politiques, il n’est point surprenant de constater que les choix économiques sont encore plus éloignés des souhaits des citoyens du pays même.
Il est utile, voire indispensable de réfléchir avec un modèle. Cependant, il ne faudrait ni en exagérer la comparaison ni essayer de calquer tous azimuts tout ce qui est entrepris dans le pays en question ; tant la culture et l’histoire forgent des différences de comportement humain impossibles à gommer sur le moyen terme.
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