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Ville, religion, politique. une approche croisée de la violence ... de Farida Seddik

La fabrique urbaine de la «dissidence islamiste»

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le 19.06.17 | 12h00 Réagissez

Sous le titre Ville, religion, politique. Une approche croisée de la violence...  (ed. L’Harmattan, 2017), l’urbaniste Farida Seddik propose une réflexion très pointue, au croisement de plusieurs disciplines, à propos de l’articulation entre ordre urbain, enjeux de pouvoir et violence politique, avec, à la clé, un focus sur l’urbanisation algéroise à l’épreuve de l’islamisme radial.

Farida Seddik, architecte et urbaniste, vient de sortir chez L’Harmattan Ville, religion, politique. Une approche croisée de la violence. Alger : 1990-2008. Remarquablement documenté, le livre est le fruit d’un travail de recherche universitaire effectué par l’auteure pour les besoins d’une thèse de doctorat soutenue en octobre 2009 à l’Institut d’Urbanisme de Paris sous le titre : «Urbanisation et violence. Alger à l’épreuve de l’islamisme radical». Le président du jury n’était autre que l’immense Mohamed Arkoun. C’était un an avant sa disparition.

Cet ambitieux travail se propose de penser, dans une démarche transdisciplinaire, au croisement de l’urbanisme, de l’histoire, de l’anthropologie, de la sociologie urbaine, de la psychanalyse et de la philosophie des religions, l’articulation entre mode d’urbanisation, ordre social et violence politique avec, à la clé, un focus sur la «géographie électorale» du vote FIS en 1990-1991 et son lien avec l’urbanisme «illicite».

Ce passage du livre (p. 217) résume parfaitement, nous semble-t-il, le propos de l’auteur : «L’articulation de la dissidence islamiste, née (…) essentiellement en milieu urbain, au processus de l’urbanisation contrariée, est une des thèses de ce travail», énonce Farida Seddik, avant de préciser qu’à travers cette étude, elle entend produire «une analyse politique de l’espace urbain, soumis aux aspirations de groupes divers, et théâtre d’une contestation politique». «Dans la ville naissent les ambitions politiques de gestion de la cité, d’émancipation des individus du groupe social. Dans la ville se situent aussi les enjeux de pouvoir», explique-t-elle.

Les «baldis» et les «barranis»

L’auteure fait sienne ce postulat paradigmatique du sociologue et philosophe Henri Lefebvre qui considère que «l’espace est un produit social et politique». Elle puise principalement son matériau dans l’espace urbain algérois dont elle décortique l’évolution depuis la Régence turque jusqu’aux années AADL, en s’attardant bien évidemment sur les violences inhérentes à l’ordre colonial. «La violence participe au fondement de tout ordre social. Alger, avec son histoire complexe, illustre cette loi.

Objet de multiples invasions, de multiples violences, Alger a été construite et reconstruite pour asseoir des ordres sociaux divers, reflétant chacun la domination du conquérant», relève-t-elle. Analysant l’urbanité algéroise sous la Régence, elle note que «la centralité territoriale d’Alger commence à cette époque. (…) Auparavant, le pouvoir politique central était à Tlemcen».

La population établie à Alger à l’époque ottomane, dit-elle, était divisée en «baldis» et «barranis». Les premiers sont «les vrais citadins de La Casbah», évalués à un peu plus de 12 000 âmes au début du XVIIe siècle. «Tous les autres autochtones sont appelés ‘‘barranis’’, ceux de l’extérieur de la ville», une différenciation «encore vivace de nos jours», observe-t-elle. Sur la base de chiffres attribués à Jean Baptiste Gramaye, «évêque d’Afrique», en 1619 Alger comptait 13 500 maisons et 70 000 habitants.

Les Turcs «naturels» étaient répartis sur 1600 familles. La chercheuse fera remarquer cependant que «la domination turque ne fut pas générale. Les territoires occupés par les Turcs ont représenté environ un sixième du total du nord du pays», essentiellement «la partie urbaine» du territoire. Selon le mot de l’auteure, la Régence a créé une «ville-Etat» mais pas de «Nation-Etat» qui aurait «rallié toutes les tribus du territoire algérien», ce qui a «favorisé le développement du maraboutisme et la formation de confréries» pour combler les défaillances du «Beylik». Quand la masse colonisée s’engouffra dans les « villes interdites »

S’agissant de la période française, Farida Seddik met en évidence le caractère profondément ségrégationniste de l’urbanisme colonial. Alger se transforme rapidement en un «espace urbain dual et ségrégatif» entre population européenne et les «autochtones». La ville subit des «bouleversements spatiaux» comme l’illustre «l’aménagement de la Place d’armes dans la Basse-Casbah après que bon nombre de bâtisses aient été démolies». Pour Farida Seddik, tout ceci est «l’expression de la domination dans l’espace de la société coloniale. Le décor est dorénavant français, le quartier arabe (Haute Casbah) non détruit est enclavé, l’ordre spatial en même temps que social se replie dans le statut de l’indigénat…».

«Au fil des aménagements de la Basse Casbah et des destructions, on aboutit assez vite à la disparition du champ visuel de la médina algéroise». En même temps, l’architecte relève que «le milieu urbain voit la naissance du nationalisme algérien». «La grande place (et non plus la mosquée) devient le centre d’un espace public ostentatoire, extraverti, accessible aux femmes. La place, théâtre de manifestations, de meetings, de la grève, devient aussi le lieu de l’apprentissage de la politique moderne», note l’auteure. Elle convoque Fanon qui, dans Les Damnés de la Terre, martèle : «La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial, qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes, démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée s’engouffrera dans les villes interdites.»

«Exclusion du droit à la ville»

Dans la deuxième partie du livre centrée sur le thème «Ville et Politique», l’auteure s’est attachée à analyser les politiques urbanistiques suivies depuis l’indépendance. Disséquant la fabrique de l’urbain algérois dans sa relation avec la «dissidence islamiste», Farida Seddik part de «l’hypothèse de lire cette dissidence comme un mouvement socio-urbain» lequel va dégénérer en «violence politique et anthropologique».

Parmi les interrogations structurantes qu’elle pose : «Dans quelle mesure l’urbanisation patrimonialiste, spécificité de l’urbanisation algéroise, serait à l’origine de la contestation sociale de couleur islamiste ?» L’architecte rapporte qu’au lendemain de l’indépendance, on a assisté à la «mise en place d’un système politique centralisé, planificateur, socialiste», avec la volonté affichée de gommer les profondes inégalités sociales et territoriales héritées de la colonisation.

A contrario des idéaux proclamés se profilaient déjà les prémisses d’une bourgeoisie d’Etat avec des velléités «patrimonialistes», le patrimonalisme étant entendu ici comme «l’appropriation de biens communs et leur gestion privative». Farida Seddik estime à juste titre que «la phase planificatrice de l’urbanisation aura eu des effets pervers : la production de l’inégalité à partir d’une idéologie égalitariste». La politique de nationalisation des terres sous Boumediène était loin de faire l’unanimité.

«La redistribution (des terres, ndlr) se fit au profit des classes bureaucratiques», affirme l’architecte. «Il est difficile de nier que la politique étatique des sols ait constitué pour les exclus des programmes une violence symbolique, une exclusion de leur droit à la ville», note-t-elle encore, ceci dans un contexte où «l’Etat a délibérément poursuivi une politique limitative des possibilités d’installation à Alger». Elle observe avec Henri Lefebvre que «la bourgeoisie au pouvoir instrumentalise l’espace (et le sol), le planifie pour repousser les ouvriers vers la périphérie, les excluant de leur droit à la ville, leur droit à l’échange, au rassemblement…»

1981 : changement de cap avec la promulgation de la loi sur la cession des Biens de l’Etat qui amorce la libéralisation du marché de l’immobilier. «Cette loi a consolidé en l’instituant un système de privilèges urbains de fait au bénéfice des couches bureaucratiques proches du pouvoir», décrypte l’urbaniste. «Ce fut ni plus ni moins qu’une opération de privatisation du patrimoine public orientée socialement, c’est-à-dire au bénéfice des réseaux du pouvoir en premier lieu…». En 1990, de nouvelles règles foncières sont édictées (Loi n°90-25 du 18 novembre 1990 portant orientation foncière). Elles sont «adoptées au moment où une nouvelle classe politique, le FIS, arrive à la tête des municipalités», révèle l’urbaniste.

Urbanisme «illicite» et vote FIS

Analysant la structure urbaine actuelle au niveau de l’Algérois, Farida Seddik distingue une «urbanisation plus ou moins issue de la planification officielle» couplée à une «politique des réserves foncières appliquée pendant les années 1980 ayant permis aux communes de distribuer et souvent de dilapider les terrains des réserves foncières au profit d’une population favorisée vers les communes de Chéraga, Dély Ibrahim, Draria…». Là vont se développer «les nouveaux quartiers chics d’Alger, majoritairement pavillonnaires». «L’Etat a par ailleurs lancé des opérations de grands ensembles : Ben Aknoun, Dély Ibrahim, Saïd Hamdine, Garidi, Aïn Naâdja», poursuit l’architecte. Sur un autre flanc va émerger une «urbanisation spontanée, non planifiée, ‘‘illicite’’ qui s’est développée sur la plaine de la Mitidja vers l’est et le sud-est, également pavillonnaire, mais de qualité moindre et quelquefois même précaire : Baraki, Les Eucalyptus…

Cette urbanisation s’est faite malgré et contre les orientations des documents officiels de planification urbaine». Dès lors, Alger connaîtra une nouvelle dichotomie spatiale «entre les quartiers urbains ‘‘intégrés’’ et les quartiers urbains ‘‘spontanés et illicites’’ de la périphérie algéroise», indique l’auteur, identifiant deux sociétés qui «occupent l’espace de façon ségrégative», avec des «disparités sociales diverses, en opposition avec les quartiers centraux, objets de l’urbanistique officielle.» La chercheuse diagnostique une corrélation entre cette «urbanisation illicite» et le vote en faveur du FIS, «les quartiers illicites ayant majoritairement voté pour le FIS», constate-t-elle. «L’islamisme politique (aussi bien la forte proportion de son électorat que sa présence dans l’espace public), s’est situé en position dominante dans les quartiers périphériques de l’autoconstruction sur la plaine à l’est, et dans les parties dégradées du centre-ville».

Ces «îlots d’opposition» ont fait le choix des islamistes, argue-t-elle, dans l’espoir d’une «légitimation de leurs pratiques d’installation urbaine, morcellement et autres ventes de terrains sous blanc seing privé en présence de témoins et sous la bénédiction de Dieu, le tout se passant dans ‘‘le respect de la sunna du Prophète’’. La référence puise au répertoire religieux et dans le droit coutumier, le droit de propriété de celui qui décide de lotir et de vendre est autrement plus sacré que les lois foncières que l’Etat met en place, d’autant qu’il est le dernier à les respecter». Elle ajoute : «L’islamisme a aussi permis la légitimation de pratiques économiques informelles, nombreuses dans ces quartiers, systématiquement accompagnées du non-versement du moindre impôt à l’Etat, en toute bonne conscience, celui-ci étant déclaré non-conforme à la nouvelle norme en vogue : la norme religieuse revivifiée».

Terrorisme et territoires : gare aux amalgames !

L’auteur établit une typologie détaillée des quartiers ayant manifesté des «ressentiments envers l’Etat», et qui vont alimenter la contestation sociale. Elle distingue, en l’occurrence, les «quartiers spontanés» dont le ressentiment est nourri par «la situation d’irrégularité foncière» ; les «quartiers dégradés du centre» (Belcourt, Bab El Oued…) qui fonctionnent en «houmas détenant une forte identité», et dont l’hostilité à l’égard de «Eddoula» est motivée par «la non-amélioration des conditions d’habitat» et à «l’absence de possibilité d’accès au logement et à l’emploi». Troisième catégorie : les quartiers populaires «périphériques précaires où le ressentiment envers l’Etat est lié à une stagnation depuis l’indépendance au blocage de toute mobilité résidentielle».

Elle constate également qu’un «nombre important d’habitants» ont été transférés hors d’Alger vers des cités-dortoirs. «Il est facile d’imaginer que les colères et ressentiments à ces déplacements n’auront pas manqué de s’exprimer par le vote sanction de 1990». Nous sommes ainsi en face d’une «ville illicite qui s’est constituée lors du passage de la conjoncture politique vers la violence, en base de soutien dans la phase de lutte contre l’Etat, passant du statut ‘‘malgré l’Etat’ à celui de ‘contre l’Etat’’», ajoutant que «les premiers djihadistes y ont bénéficié d’un indéniable soutien populaire». L’auteur prend toutefois le soin de préciser que «l’engagement dans l’action radicale (terrorisme) ne s’est pas spécialement illustré dans ces quartiers».

Elle estime, en outre, que «la société dans sa majeure partie voulait davantage la fin du FLN que l’instauration de la shari’a». «Cela explique qu’une fois la guerre éclatée, la société qui a voté n’a pas pris parti pour les islamistes qui ont pris le maquis». Farida Seddik prévient contre tout amalgame et interprétation essentialiste dans l’association des mots «terrorisme» et «territoire» : «La violence est une donnée anthropologique commune aux groupes sociaux ; elle n’est pas spatialisable car n’est pas le propre d’un groupe donné. Quand elle se manifeste, son caractère mimétique (relevé par René Girard) fait qu’elle se propage à tout le corps social». Comme le souligne avec justesse le sociologue Madani Safar Zitoun, cité par l’auteure, cette problématique reflète, en définitive, «l’histoire d’une fixation morbide de toute une société sur cette conquête inachevée de la ville, qu’expriment tous les soubresauts et les drames que vit actuellement la société algérienne»… 

 

Farida Seddik. Ville, religion, politique. Une approche croisée de la violence. Alger 1990-2008. Préface de Thierry Paquot. Ed. L’Harmattan, février 2017. 333 p.

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