Madjid a 65 ans, autant dire qu’il est déjà mort dans un pays à la courte espérance de vie moyenne.
Mais c’est une image, puisque ce n’est pas vrai, Madjid est bien vivant et toutes ses journées de retraite qu’il passe, il les occupe à regarder les télévisions. Avec ses quatre paraboles à triple tête intelligente et ses deux démodulateurs coaxiaux à guidage satellite, Madjid ne rate rien de ce qui passe à la télé. Madjid est un avaleur d’images, en ce sens que, comme il est un peu sourd, il consomme de l’image, que de l’image et beaucoup d’images, même si l’imam du quartier lui a fait remarquer qu’en ces temps de Ramadhan, il n’est pas trop bon d’avaler n’importe quoi. Mais Madjid n’écoute pas puisqu’il est un peu sourd et continue d’avaler des images à un rythme proche de l’indigestion. De toutes les images qu’il a avalées ces derniers temps, celle qui a le plus touché Madjid est celle de ces milliers de clandestins subsahariens qui viennent mourir sur des barbelés espagnols en territoire africain, après avoir fait des milliers de kilomètres à pied. Madjid a même pleuré quand un réalisateur pervers d’une télévision occidentale a fait accélérer les images des caméras de surveillance pour montrer le flux incessant, comparable à des criquets nus qui prennent d’assaut un terrain de football anglais bien gazonné. Madjid a été beaucoup ému et en a profité pour réfléchir. Si les Espagnols rendaient les deux villes marocaines de Sebta et Melilla aux Marocains, les clandestins prendraient d’assaut l’Espagne continentale, leur seul ennemi serait la mer, ce qui fait déjà moins mal qu’un fil de fer. Les Espagnols ne pourraient plus accuser les Marocains de mauvais traitements envers les clandestins et les Marocains ne seraient plus obligés de faire le sale travail à la place des Espagnols. Madjid est un homme bon, mais il ne connaît rien à la géostratégie.
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