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Kamal Hamadi, l’enfant des guerres

Il porte fièrement ses 74 ans, un brin moqueur du temps qui passe. Bel homme à la santé insolente, Dda Kamal se distingue par sa modestie et son érudition. D’ El hadj El Anka à Khaled, en passant par Aït Menguellet ou encore sa compagne et complice Nora, Kamal Hamadi a composé pour la plupart des artistes algériens.



Paris

De notre correspondant

Une encyclopédie vivante. Avec plus de 2000 compositions à son actif, Kamal Hamadi, Larbi Zeggane pour l’état civil, peut se targuer d’être la mémoire vivante de la musique algérienne. Discuter avec lui, c’est plonger dans l’histoire contemporaine. Plus qu’un voyage, une odyssée. D’abord, remonter le temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. Un temps où la population mangeait, brouter serait plus juste, des plantes, des herbes pour ne pas mourir de faim. Mais qui finissait toujours par en mourir. Ventre gonflé de vide, d’eau et de gaz. Des hommes, arrachés de force de leur montagne, partaient défendre la France contre Hitler. Le jeune Larbi découvrait avec ses yeux d’enfant les ravages de la guerre. Sa première guerre. Il en connaîtra d’autres.

Et comme la Kabylie aime à faire souffrir ses enfants en les privant de l’essentiel, l’enfant grandit trop vite, hanté par l’idée de devenir autonome et de subvenir à ses besoins dont le premier est de manger à sa faim. Et l’art dans tout ça ? Contrairement à ce que disait Lénine, prophète d’un autre temps, d’une autre religion, il ne vient pas après le pain. Et parce que Kamal Hamadi n’était encore, dans ces années cinquante, que Larbi Zeggane, il avait trouvé un travail alimentaire dans un petit atelier de couture à La Casbah. Faut croire qu’il était aussi, sinon, plus doué comme ciseleur de mots et orfèvre de notes que comme tailleur. Le jeune premier rêve de musique.

Cinéphile, il fréquente assidûment les salles obscures. Les comédies musicales étaient déjà à la mode. Il décide d’écrire une opérette. « Je ne savais pas ce qu’était une opérette », confie-t-il. A la présentation de la pièce au tout-puissant directeur de Radio Alger, il lui est demandé de prendre un pseudo. « Je ne savais pas ce qu’était un pseudo ». Car à l’époque, l’art se vivait honteusement. Discipliné, il en prend un. Kamal Hamadi est né. Larbi Zeggane peut aller se rhabiller, se reposer. A l’époque, le cinéma c’était Hollywood ou Le Caire. Féru de cinéma et de musique venant d’Egypte, il choisit Kamal Hamadi (le prénom en hommage à l’immense acteur Kamel El Chenaoui, star des années 1940, et le nom pour l’incontournable Imad Hamdi).

La dactylo rajoute une lettre. Pas grave, le lendemain il dévalise le kiosque du square Port Saïd. Il achète tous les journaux pour le programme radio. Arrive sa deuxième guerre, celle de l’indépendance. Il est approché par un cadre du FLN. « Je ne peux pas faire de mal à un oiseau. Je veux aussi libérer mon pays. Avec mes armes : mon art ». Et de se dépenser sans compter pour l’Algérie. Il paie ses cotisations et arme sa plume, compose, interprète des chansons patriotiques pour remonter le moral des troupes et de la population. En berbère et en arabe. C’est ce qui fera sa différence. Toujours ouvert aux autres, aux nouveaux styles, à l’originalité, il ne cessera jamais d’élargir ses horizons, de repousser le champ du possible. Direction Paris, le jeune homme ne doute de rien. Il a bien raison.

Les propositions pleuvent. C’est le début de Nora. Son éclosion. La chrysalide devient papillon. Elle chante en arabe, en français et se met au kabyle. Le couple vit dans les étoiles. L’indépendance donc. Retour en Algérie. Troisième guerre avant la paix. Le FFS d’Aït Ahmed est vaincu. Ben Bella se pavane avant d’être renversé. Dda Kamal élargit encore son travail. Arrive la déferlante raï. Certains se précipitent pour enterrer l’artiste, jugé trop hâtivement dépassé. Ce n’est pas l’avis des chebs qui se bousculent à sa porte. Et c’est justement en ouvrant un jour sa porte à Paris, que Dda Kamal découvre un jeune homme brun tout maigre qui lui demande de lui composer un album, pas moins ! « Qui es-tu mon fils ? », lui demande-t-il tout gentiment. Cheb Mami se présente. Cette rencontre donnera Let me raï. Un carton. Khaled prend le même chemin. Kamal découvre sa 4e guerre.

Des intellectuels sont assassinés par des analphabètes au nom de Dieu. La musique, et l’art sont déclarés illicites. Kamal continue son travail, découvre de nouveaux talents. Jamais blasé. Encore très jeune, le septuagénaire. Kamal Hamadi n’a jamais quitté la scène. « Dda Kamal a le succès modeste. Il reste très discret, il aime travailler dans l’ombre. Il ne se met jamais en avant. Son apport à la musique algérienne est incommensurable. Sans lui, je ne serais pas celui que je suis aujourd’hui », affirme Lounis Aït Menguellet, qui a chanté ses compositions à ses débuts. L’Algérie refait connaissance avec l’un de ses meilleurs enfants, à juste titre. Un documentaire et un livre, en chantier, lui sont consacrés. Il était temps.



Par Rémi Yacine

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