Si je n’ai pas d’idées, j’ouvre un bouquin
Jean-Luc Godard évoque dans cet entretien ses liens de cinéaste avec la littérature.
Ce qui frappe aussi dans Notre musique, c’est cette présence des langues, il y a toujours eu une circulation des langues dans vos films, une mise en scène des langues.
yant été élevé dans un milieu littéraire, les livres ont toujours été des amis profonds (...) Des fois, je m’achète un livre de science-fiction de Marie Higgins Clark, juste comme ça, parce que je suis intrigué de voir qu’elle ait tiré à 25 millions d’exemplaires, quel genre de phrases elle écrit... Donc, j’aime beaucoup les livres et donc Notre musique, c’est aussi un film sur les livres, bien que je sois partisan, pour l’instant, de dire : « D’abord l’image ensuite la parole », histoire d’inverser un peu les rôles. C’est une sorte d’hommage aux livres, aux bibliothèques, aux écrivains. Il fallait alors qu’il y ait quelqu’un qui soit le représentant de l’autre camp, si on considère que les mots sont l’ennemi. Il n’y avait que moi, parce que les écrivains étaient des gens réels. Je ne pouvais pas faire dire à un autre cinéaste quelque chose qui était de moi, même à un cinéaste ami, même Straub, il aurait dit autre chose. Enfin, il y avait l’idée que ce qui a mal tourné chez les juifs et les chrétiens, c’est qu’ils on écrit leur chose d’abord et qu’ils les ont (pour les trois quarts) jamais vus, mais ils ont dit qu’ils les avaient vus !
Les livres qui sont dans ces films, qui sont toujours d’ailleurs dans vos films, appartiennent à la littérature... Ce n’est pas de la littérature religieuse, ce ne sont pas des livres d’histoire...
Non, ce sont des romans ou des essais qui m’ont servi puisque si je n’ai pas d’idées, j’ouvre un bouquin, je vois un livre... A mon tort aussi, puisque ça m’a rendu paresseux, je me sers trop des autres et pas assez de moi. On m’a beaucoup reproché de mettre des livres ou des phrases dans les films, alors même que le scénario devenait de plus en plus puissant et qu’on dit qu’au cinéma il faut raconter une histoire ! Non, les livres doivent raconter une histoire, on pourrait presque dire que le film devrait plutôt « historiser » un conte.
La question, que je me suis posée en imaginant votre film projeté à Ramallah ou à Alger, était de savoir quelle était la place du spectateur par rapport à ces livres. C’est ce qui nous amène à la figure de l’autre. Quand on projette ce film, comment fait le spectateur - qui n’a pas cette culture littéraire - pour se retrouver ?
Il n’en a pas besoin, mais il croit qu’il en a besoin. Il ne littéraire, il regarde plus de 500 explosions au cours du film, il est sonné mais il pense qu’il a tout compris tandis que là, dans mes films, il est paumé, il se dit « je n’ai pas compris » simplement parce qu’il croit que ce sont des docteurs qui parlent un langage qu’il ne comprend pas ! Mais, il comprend très bien le langage du docteur, même s’il parle en termes médicaux, s’il vient voir sa vieille maman qui va mourir et qui lui dit quelque chose, ça il le comprend très bien, il ne dit pas « je ne comprends pas » !
Je pensais au Petit soldat, si on le projetait à Alger ?
Oui, je serai curieux de savoir. Il y avait des choses quand même mieux que d’autres. Sur le fond ou la forme, j’avais été beaucoup attaqué des deux côtés, avec des menaces de mort des deux côtés, ce qui fait que je me suis mis à adorer les histoires d’agents doubles !
Si vous deviez venir à Alger, vous montreriez quoi comme image, 40 ans après ce film, même après le manifeste des 121 ?
Moi, je ne l’avais pas signé à l’époque, le manifeste des 121.
Mais vous en parlez, dans JLG par JLG ?
Dans Masculin-féminin, le générique disait : « Un des 121 films qui ne sont pas faits pour la TV française. » Vous voyez, c’est-à-dire toujours reprendre à partir de là où je suis, professionnellement dans le cinéma, même plus que professionnellement. J’irai bien une fois, à Alger, comme ça ! Mais j’ai peur d’être dans une fausse fraternité (...). ça s’est presque aggravé parce que cette fausse fraternité n’était pas exactement pareille avant, elle était fausse, aussi, mais elle n’était pas... Là elle est dangereuse, il faut faire attention à ce qu’on dit, même si on ne parle que de films. (A Alger), je montrerais bien un ancien film et un nouveau, ou le dernier, toujours le dernier.
Et vous diriez quoi sur l’histoire ?
Sur quelle histoire ?
L’histoire algéro-française ou franco-algérienne
Je connais peu, même si... à la fin, je m’y suis intéressé, vers la fin de la guerre... mais toujours par le biais du cinéma.
Pourtant, c’est une histoire qu’on n’a pas montré non plus, qui reste à montrer. De la même façon qu’on n’a pas montré, comme vous dites, les camps de concentration, la guerre d’Algérie n’a pas été montrée.
Oui, il y a eu des documentaires, moi, j’ai peu lu dessus (...) l’image n’a servi à rien. Ne servant à rien, elle s’est mise au service du texte. On pourrait dire comme Pascal disait de la justice : « Au début, il y a eu une bonne idée, c’est qu’on voulait mettre la force au service de la justice et puis la force n’a pas du tout été contente, elle a dit, c’est moi le plus fort et la justice bonne fille a dit bon... et puis comme ça, on a mis la justice au service de la force. » Là c’est pareil. Oui... le film de Manuel de Oliveira (cinéaste portugais). Non ou la vaine gloire de commander... c’est un beau film.
Peut-être que s’il fallait faire un film en Algérie, ce serait ça, tout simplement, c’est-à-dire deux ou trois hommes dans un camion en train de parler et de raconter l’histoire, enfin, d’essayer de raconter l’histoire de leur pays telle qu’elle a été et, puis, ensuite de montrer cette histoire tout simplement.
Ce serait un film cher, il faudrait montrer Abdelkrim, beaucoup d’autres choses comme ça.
Par rapport à votre propos, c’est exactement ça : si on veut dire l’histoire, il faut deux personnes qui parlent de quelque chose puis on la montre, on montre une bataille sur un champ, comment c’était vraiment. Pour finir, ayant longtemps joué au tennis, je voulais savoir ce que vous pensiez de Roger Federer ?
Il est très fort... on va voir... parce qu’il n’a pas d’entraîneur pour l’instant... C’est peut-être le fait qu’il soit Suisse-Allemand que je l’aime moins. J’ai un a priori stupide, mais un a priori contre... surtout contre l’accent, c’est ça... l’accent.
Mais quand il joue, il ne parle pas.
Non, mais je trouve qu’il n’est pas encore au niveau de Sampras...
Il n’en est pas loin !
Quasiment, mais Sampras n’était pas mon préféré non plus, c’est plus des anciens joueurs, très anciens qui ne sont plus connus aujourd’hui... J’ai vu Borotra gagner les championnats de France sur courts couverts avec du parquet à l’époque. ça allait beaucoup plus vite que tout, il a gagné à 50 ans... j’ai vu jouer Petra aussi, j’ai vu jouer Butch Patty, je ne sais pas si vous connaissez.
Non, pas du tout, pour moi, loin, c’est Rod Laver ou Roswell, mais Borg était intéressant.
Borg, McEnroe, c’étaient les deux plus intéressants, chacun dans son genre... Mais le tennis, c’est bien... Quand j’étais petit, on montait à La Daule et on descendait en ski jusqu’ici, tous les hivers... Il n’y avait pas de remonte-pente, ou on faisait de la natation aussi. J’en ai fait beaucoup, normalement, sans être dans une équipe. Quand je suis retourné à Paris vers 15-16 ans, je me suis inscrit dans un club et là j’ai vu que j’étais dépassé, tout de suite. C’était très professionnel, donc j’ai arrêté. J’ai repris, il y a 15 ans, pour avoir une activité sportive. En plaisantant, je dis que je m’y suis remis parce qu’au moins l’autre vous renvoie la balle... Je joue avec des profs et pour 100F ils vous renvoient la balle, si je discute avec Suleïmane pour 100F, il ne me renvoie pas la balle... Elie me la renvoie pour rien. (Rires).
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