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Faradji Mohand Akli. Sociologue, enseignant à l’université de Béjaïa

« C’est la crise du lien social »

Faradji Mohand Akli, sociologue, enseignant à l’université de Béjaïa, revient sur l’explosion, ces dernières années, de la violence sociale. Il considère ce phénomène comme la conséquence d’une transition sociale inachevée.



- Ces derniers temps, on assiste à la multiplication de crimes et massacres des plus abominables. Comment expliquez-vous de tels drames à répétition ?
- Si l’on considère le crime comme un acte isolé, on le situe dans ce cas-là dans l’ordre pathologique. Mais en dehors de cette dimension psychologique, il y a plusieurs raisons pouvant expliquer cette violence sociale. D’abord, il y a la crise du lien social qui touche essentiellement les formes de solidarité familiale. C’est cette solidarité sociale traditionnelle qui s’effrite sous le poids des problèmes sociaux multiples. C’est-à-dire que la société algérienne, en pleine mutation, réussit mal sa transition sociale. La famille connaît de nouvelles formes qui ne sont pas encore achevées. Dans le même sillage, il y a lieu de souligner le problème des valeurs qui se perdent dans cette confusion sociale. Ces valeurs en perdition étaient un élément stabilisant les liens sociaux. Leur perte explique un tant soit peu l’émergence de la violence sociale au sein de la famille, de la cité, de la ville. Cette violence signifie également le début d’un nouvel individualisme.
- Peut-on considérer cette violence sociale comme la conséquence directe de la décennie de terrorisme, comme l’interprètent certains responsables en charge de la sécurité ?
- Effectivement, les conséquences du terrorisme y sont pour quelque chose. Pour expliquer cette violence, on peut même remonter plus loin que l’époque du terrorisme. On peut remonter jusqu’à la période coloniale qui a laissé des séquelles transmises de génération en génération. Cela est prouvé par des chercheurs. Mais présenter cette violence comme la conséquence des séquelles des violences passées n’explique pas tout. La situation socio-économique peut aussi être une raison.
- On dit que la misère génère de la violence et accentue la criminalité. Qu’en pensez-vous ?
- La pauvreté peut, effectivement, engendrer de la violence sociale sous toutes ses formes, y compris le terrorisme. Les données sociologiques de notre société font état d’inégalités sociales et économiques. La transition inachevée que vit le pays a créé beaucoup d’injustices sociales. La répartition des revenus, des richesses, se fait d’une manière inégale. Beaucoup de personnes se sont enrichies non pas en travaillant dur mais en pratiquant à outrance la spéculation. Cela a créé une strate sociale de riches menant une vie de luxe. En face, on trouve une grande majorité de la société marginalisée. Si l’on tient compte de ces paramètres, l’on peut expliquer la violence sociale comme un acte de vengeance de quelques personnes isolées et marginalisées. Ces personnes économiquement exclues de la société peuvent essayer, par différentes formes de violence, de se venger de cette même société.
- Comment peut-on résorber ce phénomène ?
- Il faut d’abord préciser qu’il ne peut pas y avoir de société sans violence. Mais il y a des moyens et des mécanismes qui peuvent réduire son ampleur. Et là, le rôle de l’Etat est vivement indiqué. Pour juguler cette violence sociale, il faut donc un Etat puissant et régulateur. Un Etat qui va veiller à la réparation des inégalités sociales et à réunir les conditions nécessaires pour intégrer tout le monde dans la société. Cette intégration peut être assurée par l’emploi, l’accès au logement, la formation. Comme il faut renforcer les liens sociaux et faire en sorte que la famille reprenne sa fonction naturelle qui est de baliser pour une intégration de chacune de ses composantes dans la société. C’est en rétablissant ce tissu social que l’on peut résorber cette violence.



Par Mokrane Ait Ouarabi

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