Entre authenticité et modernité : le non-lieu
Qu’ils soient dans l’enclos sacré de La Mecque ou dans les avenues de New York, dans les grottes du Peshawar ou dans les grands boulevards de Paris, les musulmans - qu’on nous excuse l’emploi de cette abstraction par trop totalisante - s’avèrent de grands consommateurs de produits technologiques. Cependant, tout en étant friands de ces machins technologiques, les musulmans restent ultimement hermétiques à la causalité scientifique, celle-là même qui se trouve au principe du progrès technique qu’ils affectionnent, par ailleurs, tant. Entre l’objectivité et la conscience, il y a comme un chaînon manquant dans le cheminement réflexif, un moment ontologique dont l’amputation fait que l’Homo islamicus subit la science sans avoir connu au préalable l’archéologie du savoir qui en conditionne l’efflorescence : là où la première se met allègrement à l’heure du digital, du numérique et de l’instantané, la seconde reste, elle, enchâssée dans des structures de sens mythologiques, surnaturelles, magiques. Or, entre l’une et l’autre, il y a un choc de paradigmes, un conflit des interprétations, qui rend leur conciliation illusoire, chimérique. Les penseurs de la Nahda étaient les premiers à prendre conscience du « retard » de la civilisation islamique par rapport au « progrès » de la « civilisation matérielle » de l’Occident hégémonique - l’expédition de Bonaparte en Egypte remontant à 1798-1801. Leur chef de file, le Perse Jamal eddine Asad Abâdî, dit al Afghani, ne manquait pas, comme au cours de cette fameuse conférence prononcée le 8 novembre 1872 au Albert Hall de Calcutta, de faire des critiques aux Ulémas « accroupis devant une lampe à pétrole durant toute la nuit », sans jamais de demander « pourquoi cette lampe fume-t-elle lorsqu’elle est couverte ». La démarche intellectuelle de la Nahda est restée toutefois bien ambiguë : s’ils formulent des critiques audacieuses à l’adresse des enturbannés et dénoncent avec véhémence l’arriération culturelle des musulmans, ils ne restent pas moins attachés - en dépit de l’influence qu’a pu exercer sur eux Renan, Bergson ou Nietzsche - à la mythologie islamique du salaf a’çalih, les pieux devanciers ; au renversement épistémique opéré par la Modernité (les lumières de la raison, le désenchantement du monde, l’autonomie de l’individu...), la Nahda, elle, a privilégié bien plutôt la pensée du bricolage qui s’emploie à concilier entre elles açala et mu’âçara, authenticité et contemporanéité. Le deuxième moment de la prise de conscience du retard des musulmans, on le doit au nationalisme. Né dans l’urgence de la lutte anti-coloniale, ce dernier fut cependant davantage préoccupé par le combat que par la réflexion. Aux questionnements hardis des penseurs de la Nahda, les nationalistes substituent l’idéologie du combat. Avec la tawra, écrit l’islamologue algérien Mohammed Arkoun, « il s’agit moins de saisir le réel objectif - comme s’y efforce la pensée scientifique - que de transformer les conditions d’existence jugées insupportables en conditions idéalisées pour être plus désirables ». Autant dire qu’à la fraîcheur des questionnements des premiers réformistes va bientôt succéder la tyrannie des modèles « clé en main » des idéologues nationalistes. Pressés de combler « le retard historique » de leurs sociétés, ils rechercheront la modernisation sans pour autant se soucier de la modernité. Le philosophe iranien Daryush Shayegan a su analyser le contenu doctrinal de cette idéologie hybride qui était à l’œuvre aussi bien dans l’Iran du Shah que dans l’Algérie de Boumediene ou l’Egypte de Nasser : « Si on mélange un Hegel démuni de tout l’appareil conceptuel du système de la raison et de la phénoménologie de l’esprit, avec un Marx dépouillé de la théorie, de la praxis, et un Islam amputé de ses deux pôles (origine et retour), nous obtenons une soupe épaisse où tous les éléments agglomérés apparaissent désinvestis de leur teneur ontologique, du fait qu’ils ont été séparés de la base qui les constitue et justifie leur raison d’être. Une telle pensée ne peut être qu’une pensée sans objet et, partant, une pensée sans lieu. » Les conséquences de ce refuge dans le non-lieu sont dramatiques : sous-développement, schizophrénie culturelle, misère morale et psychologique, conscience fausse, ressentiment. Toutes choses qui alimentent la réaction fondamentaliste. Entre le marteau de l’oppression autoritaire des régimes politiques et l’enclume de la tyrannie religieuse des fondamentalistes, y aurait-il une sortie de secours possible ? La réponse à cette question atterrante est moins à rechercher dans un manuel de ruses politiques que dans une interrogation réflexive ultime : pourquoi sommes-nous incapables de fonder la liberté ?
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