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   Reportage












Atteintes nombreuses aux libertés démocratiques en Égypte

La pyramide des interdits

Tout a commencé ici : le gouvernement central, l’armée, la justice et l’administration. En 3100 avant Jésus-Christ, une fois le pays uni en un système gouvernemental centralisé, il fut divisé en 42 nomes ou régions. Chaque région était dirigée par un gouverneur qui devait obéir au pharaon-dieu. Ce dernier était la plus haute autorité et disposait d’un pouvoir total sur le peuple.



Le pharaon contrôlait les pouvoirs exécutif et judiciaire du gouvernement. Les imposants sites pharaoniques visités par environ 6 millions de touristes par an affichent avec arrogance l’ostentatoire autocratie des antiques maîtres du Nil. Dans la pure tradition de l’aménagement urbain, chère aux anciens Egyptiens, le centre du Caire n’arrête pas de se transformer. Au Maydan Atahrir, place de la Libération, où se trouvent, notamment, le musée du Caire, le siège de la Ligue arabe et Al Mougamaâ (le gigantesque bloc administratif, lieu central du célèbre film El irhab oua el kabab avec Adel Imam), les autorités ont décidé d’ériger des arbres tout autour du grand carrefour et de baliser les bordures de trottoirs avec des barreaux à l’esthétique douteuse, « pour empêcher toute possibilité de rassemblement », explique une reporter-photographe. « C’est là où tout a commencé », dit-elle. « Quand l’Irak a été attaqué en 2003, les gens sont spontanément sortis manifester leur indignation contre cette agression. Les autorités ont été surprises dans un premier temps », poursuit-elle. La manifestation était l’une des rares d’envergure dans un pays soumis à l’état d’urgence depuis l’assassinat du président Anouar Sadate en 1981 lors d’une parade militaire. La manifestation, encadrée dans un deuxième temps par les forces antiémeutes, s’est transformée en sit-in contre le régime de Moubarak. « Les gens ont commencé à reprendre l’initiative, le régime a compris et a vite réagi. Violemment », poursuit notre guide. La montée en puissance de la répression sous les formes les plus brutales n’est pas étrangère, souligne l’intellectuel Fahmi Houmeydi, au fait que l’Egypte n’a obtenu qu’une seule voix lors de la désignation du représentant de l’Afrique au sein du nouveau Conseil des droits de l’homme de l’ONU. « Avec quelques nuances, c’est la même situation chez vous en Algérie ou en Tunisie, en Jordanie ou en Syrie : les libertés d’expression sont constamment menacées. Surtout la liberté de la presse », souligne Nabil, reporter membre du Syndicat des journalistes, dont le siège est constamment assiégé par un dispositif des forces antiémeutes aux aguets. Et alors que le Parlement étudie une loi interdisant l’emprisonnement des journalistes, Ibrahim Issa, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Al Doustour et Sahar Zaki, journaliste, ont été condamnés lundi 26 juin à un an de prison pour avoir porté atteinte au président Hosni Moubarak. Al Doustour avait publié en avril un article sur une plainte déposée par Saïd Mohammad Abdallah contre le président Moubarak, accusé d’avoir dilapidé 500 millions de livres égyptiennes (plus de 86 millions USD) lors de la privatisation de sociétés publiques. M. Abdallah a comparu également devant le tribunal, écopant de la même peine de prison que les deux autres accusés. « C’est la première fois en Egypte qu’un journaliste est accusé d’injure au Président. Alors même qu’ils (les responsables du régime) parlent de réformes politiques, ce verdict est prononcé. Drôle de paradoxe », a déclaré Ibrahim Issa. « Cela montre que ces réformes et ces promesses sont éphémères », a-t-il ajouté, précisant qu’il comptait faire appel. Plusieurs journalistes ont comparu en justice depuis le début de l’année pour différentes accusations, notamment pour avoir dévoilé des affaires de corruption. Les ONG de défense des droits de l’homme ont appelé M. Moubarak à plusieurs reprises à appliquer sa promesse, faite en février 2004, de combattre les atteintes à la liberté de la presse et d’annuler les peines de prison dans les affaires concernant les publications. L’ONG Reporters sans frontières rappelle que les autorités égyptiennes se sont rendues responsables de violences à l’égard des professionnels des médias tout au long de l’année 2005.

La guérilla blog

Le 25 mai, jour du référendum sur la Constitution, un grand nombre de femmes parmi lesquelles dix journalistes égyptiennes et trois occidentales, ont été victimes d’agressions de la part de militants du Parti national démocratique (PND, parti du pouvoir) et de membres des forces de sécurité. Certaines ont été dévêtues de force, victimes d’attouchements et humiliées. Plusieurs d’entre elles ont été hospitalisées. Ces actes de violence ont connu une recrudescence lors des élections législatives, du 9 novembre au 7 décembre 2005. Plus de 50 professionnels des médias, travaillant pour des locaux ou étrangers tels que Al Jazira, Associated Press, BBC, Los Angeles Times, CNBC, Al Arabiya, Reuters, Asharq Al Awsat, Al Mesry Al Youm, l’AFP, El Karameh, Al Fajr, ont été harcelés et molestés. L’autocensure est aussi un problème dans la presse égyptienne, souligne RSF citant que certains sujets demeurent tabous tels que la religion, la justice ou tout ce qui touche au chef de l’Etat. Une des solutions de contournement de l’arsenal répressif a été, en partie, offerte par le régime lui-même : l’Etat a lancé un vaste programme pour faciliter l’accès au Web, connexions bas débit gratuites et abonnements ADSL à prix cassés. 6% des Egyptiens sont des utilisateurs réguliers, un des plus importants taux d’Afrique. Les mouvements de contestation tels que le front Kifaya a favorisé l’émergeance d’une communauté de blogueurs occupant l’espace alternatif sur le Net. Le régime a ici aussi vite réagi. Alaâ Abd El Fatah, auteur avec son épouse Manal Hassan d’un blog de référence « Manal and Alaa’s Bit Bucket » (www.manalaa.net) a été arrêté le 7 mai dernier, lors d’une manifestation de soutien aux juges réformateurs, avec cinq autres blogueurs. « Ces nouvelles arrestations montrent que le président Moubarak a l’intention de réduire toute l’opposition pacifique au silence », a estimé dans un communiqué Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch (HRW). Alaâ n’a été libéré que le 22 juin du commissariat de police, son dernier lieu de détention. Selon son épouse citée par RSF, il a passé les 24 dernières heures debout dans une petite cellule. Il aurait même été battu, mais elle ne peut affirmer si c’était par des co-détenus ou des policiers. Les autorités ne comptaient relâcher le blogueur que le 23 juin. Elles l’ont fait sous la pression de sa famille et de ses amis qui manifestaient devant le commissariat. Le 21 juin, le procureur a toutefois prolongé de 15 jours le maintien en détention des blogueurs Mohamed Charkawy et Karim El Chaêr qui ont subi des violences dans un commissariat lors de leur arrestation. Le dispositif semble avoir été bien huilé puisqu’une cour administrative du Conseil d’Etat a validé la décision du ministère de l’Information et de la Communication en décidant, mi-juin 2006, que les autorités pouvaient bloquer, suspendre ou fermer tout site Internet susceptible de représenter une menace pour la « sécurité nationale ». Le juge en charge de cette affaire, Farouq Abdul Kader, a même invité le Parlement à légiférer sur la question dès que possible. « Les étaux se resserrent partout et peu de gens maintenant osent affronter le régime », soupire nos interlocuteurs cairotes. Les ONG des droits de l’homme égyptiennes sont également victimes d’empêchements divers. Certaines ne sont pas agréées et se voient dépendre du ministère de la Solidarité sociale qui gère les association, « une manière de nous mettre sous tutelle des appareils de l’Etat », lâche un responsable d’une ONG. Les organisations internationales ne sont pas en reste. Début juin dernier, le gouvernement égyptien a demandé à l’ONG américaine International Republican Institute (IRI) de suspendre ses activités, l’accusant de s’ingérer dans ses affaires intérieures. Dans un entretien publié dans le quotidien égyptien indépendant Nahdet Masr, la directrice d’IRI, Gina London, avait affirmé que le courant réformateur en Egypte « n’avait pas réussi tout au long des 25 dernières années à réaliser des réformes démocratiques », soulignant que son institut pouvait jouer un rôle pour accélérer ces réformes.



Par Adlène Meddi

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  Voir aussi...

Edition du 3 juin 2005

Crise et répression en Egypte
AGRESSIONS DES JOURNALISTES AU CAIRE

Edition du 26 juin 2006

L’insurrection des robes noires
Les juges égyptiens luttent pour conserver leur indépendance

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Le parti au pouvoir menacé d’interdiction
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